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Comment le Néolibéralisme s’est retourné contre la droite parlementaire

Written by on 18 juin 2019

Le Conseil Européen se réunira à la fin de la semaine pour commencer une maïeutique prudente, d’où accoucheront bien un jour les figures du pouvoir de l’Union Européenne pour les années à venir.

On pourrait se demander à qui manqueront les personnalités d’un Jean-Claude Juncker ou d’un Pierre Moscovici, mais ce serait méchant.

Surtout, on ne manquerait pas de voir que ce qui gouverne en Europe, ce sont moins les hommes que les idées.

Mais ne nous réjouissons pas trop vite, car en fait d’idées à débattre, ce sont surtout les différentes cartes à jouer d’une même rationalité gouvernementale qui sont couchées sur la table les unes après les autres depuis près de 30 ans désormais.

Le néolibéralisme est cette recette, et l’on a l’habitude de considérer qu’elle vient de droite.

Eugène : C’est pourquoi vous vous êtes demandé ce qu’allait devenir le néolibéralisme à présent que la droite de gouvernement est en difficulté.

Oui.
Plaçons-nous au milieu des années 1990.

Dans un contexte d’entente polie sur fonds d’intérêts finalement bien compris, les élites nationales des pays d’Europe de l’Ouest, s’avisent alors de façon intergouvernementale qu’ils ont la mission de faire évoluer les nations européennes en démocraties « conformes au marché ».

Résilience, compétitivité, et rigueur budgétaire, c’était les objectifs du pacte de stabilité et de croissance signé en 1997 et que l’on a eu de cesse de rappeler et de réajuster par la suite.

Nous sommes alors au moment d’un saut qualitatif pour le néolibéralisme européen.

La règle néolibérale — celle qui veut que l’arbitrage de toutes les décisions politiques découle de la réaction du marché — ce qui était une idée à la fois libérale et conservatrice, une idée très clairement de droite, jusqu’à alors, se voyait élevée dialectiquement à la hauteur d’un champs de valeur plus incontestable : celui du progressisme politique.

Cela voulait aussi dire qu’au nom de ce progrès social évident, l’on pourrait exercer un pouvoir disciplinaire, sur le plan financier en particulier, sur toutes les configurations politiques qui iraient à l’encontre de cette ligne.

A partir de ce point, la distinction entre droite et gauche, maintenue dans ses formes, s’étaient condamnée à une mort lente dont on ne prendrait conscience qu’après plusieurs décennies : c’est-à-dire aujourd’hui.

La gauche des Tony Blair, Gerard Schroder ou Lionel Jospin s’est alors joyeusement trahie, personne ne le conteste plus. La droite en revanche, y trouvait tout à fait son compte : elle avait mis d’accord jusqu’à ses adversaires.

Jusqu’au milieu des années 2000, on se préoccupa ainsi essentiellement à droite de faire croître la quantité de capitaux en circulation sur un territoire économique progressivement élargi à l’Europe de l’Est.

Que ce soit Sarkozy, Berlusconi, ou même Orban de l’autre côté de l’intégration européenne, chacun avait le regard fixé sur le compteur d’une croissance nationale dopée au marché européen ; et appuyait sur l’accélérateur tant que c’était possible.

Puis il y eut la déflagration financière de 2008.

Changement de cap : les gens de droite tentèrent de manière confuse de jouer la carte de l’innocence européenne face à l’inconscience américaine.

On était tout à coup devenu les défenseurs temporaires de ce consensus historique entre travail et capital qui caractérise si bien l’Europe, fut-ce une idée social-démocrate.

Consensus qu’on avait pourtant abandonné dès la fin des Trente Glorieuses, alors qu’il avait bien fallu rétablir la marge de profit des entreprises si l’on voulait conserver un niveau de compétitivité suffisant, cf. encore le pacte de stabilité et de croissance.

Vinrent les années 2010, celles de la crise larvée des dettes souveraines : et l’on vit en 2015 les ministres des finances de toute l’Europe fondre sur la Grèce indisciplinée, la mettre en pièce, et s’en retourner, content d’avoir sauver l’Europe, ou l’Euro, ou simplement la face on ne sait plus.

Eugène : bilan tirer aujourd’hui du pacte néolibéral des 3% ?

Que ce soit clair : aucun pays ou presque, n’a été en mesure de limiter ses déficits budgétaires annuels à 3 % du PIB et la dette publique totale à 60 % du PIB ces trente dernières années.

Peu à peu, tout le monde s’est vu reprendre l’argumentaire de l’austérité budgétaire inévitable et contrainte.

Dans le même temps, tout le monde ou presque s’est laissé aller, à un moment ou à un autre, à accuser l’Europe de sa marche disciplinaire forcée. Pourtant, c’était évidemment les mêmes gouvernements qui s’exprimaient.

Dans ces conditions, il était inévitable que les franges du corps social les plus exposées aux variations des marges de profit, finissent par se méfier du sort que leur réservait réellement le progrès européen.

Faute d’avoir su prendre de la hauteur sur ce processus, la gauche de gouvernement est tombée la première, suivant le modèle du Pasok grec.

Après tout c’était justice : le néolibéralisme, de droite en ses origines, ne pouvait-il aboutir autrement qu’à faire gagner la droite ?

Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que la droite de gouvernement aussi connaît sa phase de désintégration.

On considère parfois, à tort selon moi, qu’il est absurde qu’Orban et Merkel défendent les mêmes couleurs (celles du PPE) au niveau européen.

En réalité, dès lors que la pression sociale s’est muée en anxiété face aux migrations, dans tous les pays, les partis de droite ont commencé de réunir les éléments d’une possible reconfiguration nationaliste du néolibéralisme.

Le néo-illibéralisme d’Orban, qui conjugue des éléments de mobilité des capitaux au service des entreprises, et de fermeture idéologique sur une forme de vie unique, dominante et imposée, est en fait le modèle de toutes les droites européennes.

Partout ces dernières années on s’est mis à reprendre la rhétorique de l’extrême-droite, puis ses politiques, et pour finir — c’est la phase actuellement en cours — par lui proposer des coalitions.

Le Danemark et l’Autriche ont été les premiers pays où l’on a vu se former ces coalitions.

En Italie, le parti de la droite berlusconienne y a été englouti.

Même aux Pays-Bas, le premier ministre libéral Mark Rutte se sait désormais devancé en légitimité électorale par l’extrême droite.

En Allemagne, l’hégémonie de la CDU, sur laquelle se sont abîmé pendant presque deux décennies les sociaux-démocrates, a finalement été virtuellement brisé par l’apparition de l’AfD.

Et l’on voit comment la droite française a implosé au premier obstacle électoral.

Il n’y a pas eu d’internationalisme d’extrême-droite, pas de stratégie pan-européenne de conquête non plus, mais des gouvernants de centre-droit qui ont été dépassé par leur propre doctrine économique et sociale, le néolibéralisme.

Un néolibéralisme, ni de droite ni de gauche, qui n’a aucun mal à se débarrasser des  vieux corps politiques qu’il a habité un temps pour mieux s’accomplir, et suivre sa route par d’autres moyens.

Merci beaucoup Mathieu Garling, et merci encore de nous avoir accompagné régulièrement pendant cette saison !


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