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La recherche d’identité des Allemands de l’Est : l’interview de Johannes Nichelmann

Written by on 8 novembre 2019

L’interview en allemand :

L’interview en français :

L’interview de Johannes Nichelmann par Franziska Peschel.

Vous venez de publier le livre “Nachwendekinder”. “Nachwendekinder”, désigne ceux qui sont nés autour de la chute du mur de Berlin dans l’est de l’Allemagne, donc ceux qui ont leurs origines dans la RDA mais qui ont grandis en Allemagne réunie. Vous avez parlé avec plusieurs personnes qui se sentent comme vous – marquées par un état que vous n’avez jamais vu. Pourquoi est-ce que vous vous identifiez si fortement avec l’Allemagne de l’est?

C’est plutôt dans les yeux des autres qu’on est allemand de l’Est. Je ne pense pas “Je suis d’Allemagne de l’Est”, quand je me réveille le matin. Je dirais, je suis de Berlin, de l’Allemagne, de l’Europe. Mais c’est quelque chose qui se passe dans certaines biographies, la mienne inclue – quand j’avais treize ans, je vivais à l’ouest, en Bavière, et tout d’un coup j’étais l’allemand de l’Est. On m’a attribué tous les clichés qui existent sur l’Allemagne de l’Est. Plein d’autres racontent la même chose. En fait, tous ceux de ma génération qui sont partis dans d’autres terres qui ne sont pas à l’Est – pour les études, le métier, pour l’amour ou n’importe quoi – ont vécu des expériences qui les ont transformés en Allemand de l’Est. 

Deuxièmement, c’est le discours des médias en Allemagne. Si quelque chose se passe en Allemagne de l’Est – l’AFD est forte dans les élections régionales, où la manifestation de l’extrême droite de l’année dernière à Chemnitz, l’Est est coupable. L’Allemagne de l’Est entière est considérée de droite. Cela crée une solidarité intérieure. Si par exemple quelqu’un dit, à Chemnitz, “ils sont tous des Nazis”, ça touche des gens à Schwerin, au Nord Est de l’Allemagne. Ils se sentent solidaire avec ceux à Chemnitz, même si Schwerin est assez loin.

Je vais commencer par votre premier point – quelles sont ces expériences de votre enfance et aussi de celle des vos interlocuteurs, les expériences qui ont fait émerger ce sentiment d’être un étranger?

Ce sont les attributions. Je venais dans cette nouvelle classe et tout d’un coup j’étais l’Allemand de l’Est. Mon professeur principal a dit à ma mère “c’est évident que votre fils a des notes mauvaises – vous venez de l’Est”. Et même aujourd’hui, Béatrice a déménagé d’Eisenach à l’Est à Francfort quand elle avait 29 ans. Chaque fois que son entreprise emploie quelqu’un nouveau de l’Est, on le fait passer par son bureau et le lui présente – “C’est Paul, il vient de l’Est aussi”; et c’est absurde, elle vient de Thuringe et si quelqu’un vient de Rügen, une île au Nord, on n’a rien en commun. En plus, elle lutte avec les préjugés – “chez vous, tous sont des nazis, c’est l’Allemagne sombre.” Il faut souvent se défendre. Mais le problème c’est que beaucoup de gens ne savent pas vraiment ce qu’ils défendent. Hier, j’ai tenu une lecture à Halle à l’Est et plusieurs personnes m’ont dit qu’ils sentaient l’obligation de défendre la RDA sans savoir ce qu’ils défendent exactement. Parce qu’à la maison on ne parle pas beaucoup de ce que les familles, les parents faisaient dans cette époque.

Pour la recherche, vous avez parlé avec Béatrice et Maximilian par exemple – les deux disent qu’ils se sentent comme des réfugiés. Quelle expérience a provoqué ce sentiment?

Pour Béatrice c’est ce cas là. Elle vit à Francfort et elle doit se défendre toute la journée. Toute la journée elle est réduite à sa provenance, et même au pire des clichés sur les Allemands de l’Est : si elle mange une banane on lui dit “ah oui tu aimes bien les bananes parce que vous ne les aviez pas à l’époque.” 

Pour Maximilian c’est différent. Il aimerait bien, mieux comprendre la RDA. Et il sait qu’il ne peut pas y aller. Un peu envieux, il regarde la troisième génération des enfants turcs qui ont aussi grandi en Allemagne et qui peuvent toujours visiter le pays d’origine de leurs parents, y aller en vacances et le connaître. Lui, il ne le peut pas.

Dans votre livre vous écrivez qu’il y a des très grands trous dans les biographies des familles, on ne connaît pas sa propre histoire. Qu’est ce que ça signifie pour les gens de ne pas connaître son identité ?

C’est un sentiment horrible. Très vite il y a la pensée “peut-être je ne mérite pas qu’on en parle avec moi. Pourquoi est-ce que mes parents, mes grand-parents ne peuvent pas se résoudre à en parler avec moi”; C’est un problème qu’il y ait des secrets. Et en plus, c’est important de savoir d’où vient sa propre famille, où sont ses racines. Ce problème est surtout répandu dans les familles où le socialisme a joué un grand rôle, des familles qui ne faisaient pas partie de l’opposition. Il y a un vœu de silence à cause de la honte. J’ai rencontré des parents qui disaient “j’ai honte parce que je n’ai jamais questionné ce système, je croyais tout, j’ai tout accepté ce qu’on m’a dit.”

Nous sommes nés dans le même pays, nous avons regardé le même Sandmännchen (programme pour enfants dans la télé. Quand l’Allemagne était encore séparée il y en avait deux versions – une à l’Ouest et une différente à l’Est), avons mis la même monnaie dans les mêmes distributeurs de gommes. Vos concitoyens pourtant honorent un producteur de film de DDR, une Trabant. Pourquoi cette nostalgie pour un Etat qu’ils ne connaissent pas?

C’est exactement à cause de ces trous. ce sont des souvenirs de l’enfance, la RDA ne s’est pas évaporée le 3 octobre 1990. Ce sont des objets qui jouaient encore un rôle dans l’enfance des années 90 – la Trabant, Stern qui était le producteur de radio à la RDA – ce sont des souvenirs de l’enfance.

Vous dites qu’on parle peu de la RDA dans les familles, ça implique que l’image que vous avez de cet Etat devrait être similaire pour moi qui suis née à l’ouest. Comment est-ce que les mêmes récits peuvent nous paraître différents?

On grandit avec deux récits qui ne vont pas ensemble – et cela alimente cette incertitude. Certes il est juste qu’on parle des victimes de la SED – mais en même temps, dans toutes les familles on raconte plutôt des anecdotes apolitiques, sur les vacances annuelles au bord de la mer Baltique. Ce sont deux mondes différents, deux regards extrêmes sur la RDA. Et tout ce qui est entre les deux, on ne le raconte pas. Des parents m’ont même expliqué qu’ils ont délibérément créé un contrepoint à ce que les médias ont publié. Ils ont raconté tout ce qui était beau en RDA. ça aussi c’est absurde. Mais ils ne voulaient pas que les enfants pensent que leurs parents venaient d’un coin sombre. Je ne m’identifie pas avec la RDA, avec l’état de la SED, c’est plutôt des questions qu’on a sur la génération précédente, pour comprendre comment ils sont devenus ceux qu’ils sont et ça a bien sûr  à voir avec soi-même. Certes je suis influencé par mes parents mais ça ne veut pas dire que je veux porter le foulard des pionniers. 

Image par Gerd Altmann de Pixabay


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