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Et si l’Europe investissait dans un “New Deal” climatique ?

Written by on 30 mars 2020

Pierre Larrouturou, est député Européen au sein du groupe socialiste et démocrate et rapporteur général du budget européen pour l’année 2021. S’il ne fait aucun doute que la priorité est de donner les moyens aux soignants de vaincre la crise sanitaire, l’Union Européenne doit en même temps travailler à la sortie de crise économique. Pour ne pas retomber dans l’austérité comme après la crise de 2008, Pierre Larrouturou plaide pour la mise en place d’un plan massif d’investissement pour sauver le climat, une sorte de New Deal climatique.

La banque centrale européenne vient de mettre en place un plan d’urgence de 750 milliards d’euros pour répondre à la crise actuelle. Pouvez-vous nous expliquer l’objectif d’une telle décision et surtout ce que vous en avez pensé ?

On voit qu’on est dans une crise gravissime. Il y a des milliers de gens qui sont en train de souffrir, des milliers de gens qui sont en train de mourir du virus, c’est d’abord ça le plus urgent. Et puis il y a des conséquences économiques qu’on avait jamais imaginées. Ça fait des années que j’explique qu’on va vers une crise économique. Ça fait des années que je dis qu’on a tiré aucune leçon de 2008 et qu’on va vers une nouvelle crise financière et économique, mais je n’imaginais pas qu’elle serait aussi violente, brutale, aussi complète.

On est plus de deux milliards d’êtres humains confinés avec les mesures prises en Inde. Au début c’était juste le transport aérien, maintenant ce sont tous les secteurs d’activité qui sont très fortement ralentis, ou complètement à l’arrêt. Concrètement ça veut dire que si on ne fait rien, des milliers de gens vont être dans la pauvreté, des centaines de milliers de chômeurs n’auront pas de quoi vivre, donc c’est un choc très brutal.

La bonne nouvelle, c’est que la Banque Centrale Européenne a agi très vite, en annonçant, qu’en plus de ce qu’elle avait prévue – la création de 240 milliards de liquidités nouvelles en 2020 – elle a décidé en quelques heures de faire plus, au moins 750 milliards d’euros, et qu’elle était prête à en faire plus. Le but est que cet argent puisse aider les états, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne. Qu’on puisse aider les banques et les petites entreprises. C’est encore un peu flou, mais on est en train de travailler au niveau européens, le Parlement, la Commission, le Conseil, sur comment éviter une crise sociale gravissime. Les médecins, les infirmiers, les chercheurs, font leur travail sur l’aspect sanitaire, ce qui est le plus urgent. Mais il faut aussi éviter un effondrement économique.

On sait que cette politique économique avait déjà été mise en place après la crise de 2008, pouvez-vous nous en rappeler les résultats ? Le rachat de titres de dettes d’états et d’entreprises, a-t-il réellement permis de relancer l’économie européenne ?

Il y a plusieurs choses. En 2008 dans l’urgence, aux Etats-Unis comme en Europe, pour éviter que les banques fassent faillite, on a mis plus de trois mille milliards des deux côtés de l’Atlantique, pour éviter que les banques ne tombent. Et c’était plutôt bien de le faire, parce que si le système financier s’était effondré on aurait été très mal parti. L’erreur c’est qu’on a renfloué les banques sans changer leurs comportements. On a rien fait pour calmer la spéculation.

A l’époque tout le monde avait dit qu’il fallait changer le système financier, qu’il fallait séparer les banques de dépôt et les banques d’affaires pour limiter très fortement la spéculation. Mais en fait on a quasiment rien fait. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie [en 2001], a une très belle image, il dit “on s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic et le Titanic continue d’aller vers l’iceberg”.

Là le facteur déclenchant c’est d’abord une crise sanitaire gravissime, c’est une étincelle sur un baril de poudre. C’est la crise coronavirus qui amène à une crise économique majeure. Déjà il y a dix-huit mois, dans mon livre “Finance climat, réveillez-vous”, rédigé avec avec Anne Hessel et Jean Jouzel, on expliquait qu’on allait vers une crise financière et économique majeure. Que le niveau de spéculation était incroyable, que le niveau de dette aux Etats-Unis comme en Chine, augmentait de façon verticale. On vient d’avoir les chiffres pour 2019. Aux Etats-Unis Trump était tout content avec une croissance de 2,2% du PIB, mais en même temps la dette totale, publique et privée, a augmenté de 12% du PIB, c’est monstrueux, c’est du jamais vu. C’est un peu comme si vous aviez une voiture et qu’il fallait un litre d’huile tous les trois cents mètres. Elle roule encore mais ça veut dire que le moteur peut exploser n’importe quand.

Le coronavirus a un impact majeur mais en plus il est comme une étincelle sur un baril de poudre. Il n’y a aucun espoir d’une reprise de l’activité. On a besoin d’éviter l’effondrement mais aussi de ne pas recommencer les erreurs de 2008, où on a sauvé les banques sans changer leurs comportements. On a relancé l’économie. Là, il faut évidemment sauver les banques mais les réguler très fortement pour stopper la spéculation, sinon on aura une nouvelle crise dans quelques années. Il faut réguler le système économique, renflouer certaines entreprises Il faut surtout éviter que des salariés tombent au chômage et que les chômeurs tombent dans la pauvreté. Et puis il faut un gros plan d’investissement pour relancer l’emploi. Ça ne va pas repartir tout seul.

Ceux qui pensent que c’est une crise courte se trompent complètement. Même avant Noël, l’Allemagne était déjà à la limite de la récession, comme le Japon, donc il faut un plan d’investissement massif. Et ça tombe bien parce que si on veut sauver le climat, il faut un plan d’investissement massif pour isoler tous les bâtiments publics et privés, pour faire des transports en commun, pour transformer notre modèle d’agriculture.
La Banque Centrale, depuis quatre ans, a dû créer 2 600 milliards. Au-delà des mesures d’urgence de 2008, il y a eu depuis avril 2015, 2 600 milliards de quantitative easing, seulement 11% étaient partis dans l’économie réelle et l’essentiel avait été soit redéposé tout de suite à la banque centrale soit était parti à la spéculation.

Nous depuis 2012, on dit on arrête la spéculation, il faut que toute la création monétaire de la Banque Centrale aille dans l’économie réelle, via une banque du climat. On commence à être entendu. Depuis six mois, depuis que Madame Von der Leyen est la nouvelle présidente de la Commission, tout le monde dit qu’il faut une banque du climat. Mais est-ce que c’est une petite banque du climat, sans fonds propres supplémentaires où est-ce qu’on y met vraiment les moyens ? Evidemment il faut mettre des sommes colossales pour éviter l’effondrement dans les jours et les semaines qui viennent. Evidemment il faut mettre des sommes colossales à très court terme pour que les salariés soient protégés, que les PME ne fassent pas faillite, que les services publics aient les moyens de vivre. Mais au-delà, on ne doit pas recommencer les erreurs de 2008. Il faut transformer le système et ça suppose l’investissement massif et de nouvelles règles du jeu.

Pour le moment les pays européens mettent en place de gros plans de relance. Après la crise de 2008, de larges plans d’austérité avaient été déployés donnant moins de place à l’intervention publique, pensez-vous que nous nous dirigeons dans cette même situation après cette crise du coronavirus ?
Là, je suis à Bruxelles et je sors d’une réunion avec des économistes, des élus, des syndicalistes, des députés socialistes de 26 ou 27 pays, et on est en train de proposer des solutions aux chefs d’état pour dire justement, que si les relances se font uniquement par les budgets nationaux on va dans quelques temps recommencer l’austérité. Il faut qu’il y ait une relance forte au niveau fédéral, au niveau de l’Europe, avec des ressources propres. Il faut qu’on trouve de nouvelles ressources. Soit on peut faire de la dette pour des raisons limitées au niveau européen, soit on est capable de faire comme Roosevelt en 1933.

Quand il arrive [au pouvoir], il y avait des millions de chômeurs, des millions d’Américains qui avaient le moral à zéro, qui pensaient qu’il n’y avait aucune solution et en quelques mois seulement, Roosevelt, avec son New Deal, redonne du travail à des millions de gens, redonne de l’espoir à des dizaines de millions de citoyens. Il remplit les caisses. Il fait la séparation des banques, il taxe les spéculateurs, calme la spéculation et il va tripler le budget fédéral. Il fait passer quinze réformes en trois mois et il met en place des outils fiscaux : une taxe sur les bénéfices au niveau fédéral alors que la Floride, le Texas, l’Arkansas baissaient leurs impôts et s’appauvrissaient, sauf les actionnaires. En quelques mois, Roosevelt a fait un impôt fédéral sur les bénéfices. Il a fait un impôt fédéral sur les plus riches. Il a pu tripler le budget fédéral et créer des millions d’emplois.

Donc je pense qu’aujourd’hui il faut que l’Europe mette en place des mesures d’urgence mais aussi se donne les moyens très clairement d’avoir une politique d’investissement dans la recherche, dans l’innovation, dans les services publics, dans la protection des plus faibles et très massivement dans la protection du climat et de la biodiversité. On pourrait respirer un air plus pur, avoir une alimentation plus saine et l’Europe pourrait montrer un nouveau modèle. En même temps on créé de l’emploi, on améliore le pouvoir d’achat des gens, on dépensera moins d’argent dans le chauffage et les transports, et en même temps on peut innover et calmer la spéculation.

L’enjeu des prochaines semaines, c’est d’abord de permettre aux infirmiers, aux médecins, aux chercheurs, de travailler dans de bonnes conditions, qu’ils aient les moyens. On est tous horrifiés par ce qu’on apprend tous les soirs sur ce qui se passe en France, en Italie, en Espagne ou ailleurs. Mais juste après, c’est éviter l’effondrement économique et créer massivement des emplois. Et puis tirer les leçons de 2008. On ne va pas encore renflouer les banques. On va évidemment sauver les banques mais on va les transformer. En tous les cas on va se battre comme député, comme citoyen, c’est notre objectif.


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