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“Le plan de relance brise trois grands tabous des partis démocrates-chrétiens et libéraux en Europe” – Interview avec l’eurodéputé Sven Giegold

Written by on 12 octobre 2020

Guidé par l’idée d’une modernisation écologique de l’Europe, le député européen des Verts, Sven Giegold, défend les acquis sociaux de l’accord entre les vingt-sept sur le plan de relance et veut donner un nouvel élan au débat sur la décroissance.

Fin juillet les dirigeants des vingt-sept états membres se sont mis d’accord sur le plan de relance, dotant ainsi l’Union Européenne – pour la première fois de son histoire – d’un puissant levier fiscal. Les 750 milliards d’euros que comporte le plan seront injectés au premier chef dans les économies des pays du sud. Il constitue donc une occasion inédite de faire converger les structures économiques des états membres. 

Mais les dés ne sont pas encore jetés. Soucieux que les sommes versées soient conditionnées au respect de l’état de droit, la Hongrie et la Pologne ont conjointement fait barrage à l’accord lors du dernier conseil – compliquant encore les négociations entre le conseil et le parlement européen qui patinaient déjà depuis quelques semaines. 

Pour le parlement, beaucoup d’enjeux dans ces négociations : conclu au forceps avec les dirigeants des états frugaux, l’accord sur le plan de relance n’a pu être trouvé qu’au détriment d’une réduction du budget pluriannuel de l’UE. Des coupes importantes sont prévues pour les programmes phares de l’UE – souvent élaborés à l’initiative du parlement – tel que Erasmus ou HORIZON. Et les états frugaux ne cessent de demander que les investissements aillent de pair avec une rationalisation des administrations publiques et des marchés du travail des pays du sud.

En dépit de la cacophonie des intérêts des états membres et la fragilité de l’accord qui en découle, les eurodéputés ne peuvent donc pas renoncer à avoir leur mot à dire. Après la rupture avec le principe du Spitzenkandidat, ils ne veulent pas se voir court-circuité de nouveau par une entente entre le conseil et la commission.

C’est sur cet arrière-plan politique que nous avons interviewé Sven Giegold, eurodéputé vert depuis 2009 et expert pour l’économie politique de la zone euro.

Sven Giegold, le plan de relance est-il vraiment le changement de paradigme comme les partisans de la social-démocratie européenne l’ont parfois appelé ces derniers mois, ou s’agit-il plutôt d’un maintien du statu quo ? Des pays comme l’Allemagne n’ont-ils pas simplement fait ce qui faisait cruellement défaut afin d’empêcher la zone euro de s’écrouler lors de cette crise?

Non, il y a trois avancées européennes majeures dans ce plan. Pour la première fois, en situation de crise, des obligations européennes communes ont été émises à grande échelle sur le marché financier. Pour la première fois, les revenus de ces obligations seront répartis de manière solidaire et non sur une clé de répartition unilatéralement basée sur la taille ou la performance économique d’un pays. Et troisièmement, cet argent sera re-financé par de nouvelles taxes européennes communes. Cela brise trois grands tabous des partis démocrates-chrétiens et libéraux en Europe, à savoir les impôts communs, une allocation solidaire des fonds ou bien une union de transfert et l’emprunt conjoint. Maintenant, la grande question est de savoir si ce sera une réponse ponctuelle ou si nous allons plus loin dans le sens d’une union fiscale. 

Pourtant, cela n’a rien à voir avec la social-démocratie européenne, car au Parlement européen, il y a longtemps que les majorités en faveur de ces mesures existent parmi les partis pro-européens. Et en fin de compte, c’étaient Angela Merkel et Emmanuel Macron qui ont tranché le nœud gordien – dont aucun n’est connu pour être social-démocrate.

La politique économique et fiscale de l’UE des dernières décennies a souvent conduit à priver les gouvernements nationaux de leur marge de manœuvre fiscale et à dérégler les marchés du travail sans compenser cette perte par de nouvelles compétences à l’échelle européenne. Maintenant, pour la première fois, l’UE dispose de ses propres moyens fiscaux pour stimuler et reconstruire à grande échelle les économies des pays membres – en particulier celles des pays du sud. Mais la question se pose de savoir quelles idées inspireront ou bien guideront cette transformation. Qui décidera dans les prochains mois où l’argent va ?

Les États membres décident d’abord eux-mêmes, ils font des propositions et celles-ci sont ensuite confirmées par la Commission européenne après avoir entendu le Parlement européen. Cependant, je doute que cet argent soit utilisé pour de nouvelles coupes sociales. Elles viendraient à contretemps et ce serait également erroné en termes de politique économique. Jusqu’à présent, les coupures sociales n’ont jamais servi à remettre sur pied les économies en Europe. Si vous effectuez des réformes sociales radicales dans la crise, vous récoltez des gilets jaunes, ça ne va pas marcher.

Il est seulement important que cet argent soit effectivement injecté dans des investissements futurs efficaces. Cela m’irrite lorsque nous lançons un financement solidaire au niveau européen, puis que l’Italie annonce des réductions d’impôts. Bien sûr, nous avons besoin de réformes dans certains pays, mais elles ne doivent pas accroître les inégalités et l’insécurité au sein de la population, cela ne nous aide pas. Soit dit en passant, ce que l’Allemagne entend faire aujourd’hui est un très mauvais départ. En Allemagne, cet argent est désormais censé être utilisé uniquement pour financer des investissements déjà prévus avec des fonds européens. C’est dommage!

Comment peut-on dire aux autres pays : veuillez investir dans la protection du climat, dans la numérisation – dans votre avenir – si on n’investit pas un seul centime de plus dans ces secteurs en Allemagne. Je trouve que l’Allemagne fait ici office de très mauvais élève.

Et quel rôle joue le Parlement européen dans la mise en oeuvre du plan de relance ?

C’est actuellement en cours de négociation. Bien entendu, les chefs d’État préféreraient que nous n’ayons aucun rôle. Mais le Parlement ne le tolérera pas. Je suppose que les plans d’ajustement seront également débattus au Parlement et que nous nous battrons pour notre rôle.

Tu utilises souvent le terme chatoyant de “modernisation”. Cependant, ce terme est également utilisé par la Commission et représente la ligne de conduite de la politique économique et fiscale de l’UE des dernières décennies, que je viens d’évoquer. Que signifie donc précisément pour toi la “modernisation” ? Quels courants de pensée t’ont marqués et quel genre de politique européenne peut-on en déduire ?

Tout d’abord, nous faisons ici de la politique et non une leçon de philosophie et cela signifie que les différents bords politiques essayent toujours de couvrir, d’occuper les termes attrayants avec des notions différentes. Il en va de même pour le concept de réforme ou de durabilité. Nous avons de nombreux termes utilisés de façon éblouissante ou bien colorée en politique. Je ne suis pas prêt à abandonner la notion de modernité, juste parce que d’autres gens ont associé le terme de modernisation à la précarité sociale.

Le terme “modernité” désigne à bien des égards des avancées majeures vers l’égalité, les droits de l’homme, la démocratie, le dépassement du féodalisme et toute sorte des relations violentes. On ne peut pas abandonner ce concept juste parce qu’il a été déformé de manière néolibérale. Nous, les Verts, nous sommes partisans d’une modernité écologique et d’autres personnes ont une idée différente de la modernité. Quelle idée de modernité va l’emporter sera négociée par les démocraties, avec la participation de la société civile. Mais nous ne devons pas permettre que nos termes les plus forts nous soient enlevés.

Avant d’arriver chez les Verts tu étais membre d’Attac – une ONG très critique envers la croissance – et tu es toujours assez impliqué dans les discours autour de la décroissance. Le plan de relance et surtout le Green New Deal qu’il comporte sont clairement orientés vers la croissance économique. Pourrais-tu nous expliquer ta position politique dans ce champ des contraintes?

Ma position était toujours que la croissance est un très mauvais indicateur de quoi que ce soit. La croissance est un indicateur purement monétaire qui en dit peu sur la façon dont les gens vont, comment va l’environnement. Ce que doit être notre objectif, c’est de réduire notre consommation de la nature afin que nous vivions dans les limites planétaires. Pour y arriver, il se peut qu’au cours de la phase d’investissement – au moment où les technologies futures sont développées dans de nombreux secteurs – le taux de croissance du Produit Intérieur Brut augmente. Et à long terme, il se peut que le taux de croissance du PIB doive baisser parce qu’on ne peut pas produire et consommer de plus en plus de biens et de services sur une planète limitée.

Mais de mon point de vue, le discours sur la décroissance souffre d’une fétichisation exagérée de la croissance. D’une part, la croissance est durement critiquée en tant qu’indicateur, mais d’autre part, tout le monde s’inquiète quand elle monte. Mon conseil serait donc, qu’une critique intelligente de la croissance s’éloigne de son focus sur la croissance du PIB et se concentre davantage sur la croissance qui compte vraiment: à savoir, que nous utilisions moins de nature et vivions dans les limites de la planète. L’importance du PIB devient alors une question plutôt sociale, moins liée à la critique de la croissance.

Dankeschön, Sven Giegold. 

Gerne!


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