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Les conventions citoyennes – comment co-fabriquer la légitimité ?

Written by on 24 octobre 2020

Quand il s’agit du renouveau de nos institutions démocratiques, les conventions citoyennes sont sur toutes les lèvres. Nous avons parlé avec la sociologue Judith Ferrando afin de mieux comprendre ce que sont ces conventions et comment elles peuvent stimuler notre vie politique et nous aider à trouver de meilleures compromis. 

Judith Ferrando a récemment piloté la convention citoyenne pour le climat et depuis longtemps elle est impliquée dans la fabrique participative des politiques publiques. Actuellement elle contribue à la réalisation d’une convention citoyenne à Nantes.

C’est quoi une convention citoyenne ?

Une convention citoyenne c’est une démarche dans laquelle des citoyens, non spécialistes et non militants d’un sujet, sont réunis sur un temps suffisamment long pour échanger entre eux, se faire une opinion collective argumentée et éclairée par des rencontres avec de nombreux experts ou acteurs du territoire, qui viennent enrichir leur perception d’une situation, afin qu’ils puissent ensuite émettre des recommandations.

En quoi ces conventions répondent aux défauts de notre système représentatif ?

Les conventions citoyennes s’inspirent de démarches de démocratie délibératives comme les conférences de consensus ou les conférences de citoyens, pour répondre à la question de comment décider en situation d’incertitude. L’objectif c’est de se dire que sur les sujets où il y a beaucoup d’incertitudes, parce que ce sont des sujets de controverses scientifiques ou techniques ou des sujets émergeants, et parce qu’on n’arrive pas à se mettre d’accord, pourquoi ne pas éclairer cette décision par une argumentation citoyenne.

Mais pourquoi l’accord qui conclut une convention citoyenne, n’est pas la simple somme des préférences ou intérêts individuels des participants ?

Parce que les citoyens ont pris le temps d’exprimer un premier point de vue spontané, puis de l’enrichir par la confrontation avec d’autres citoyens et avec des données objectives fournies par les acteurs de terrain. Ils ont appris collectivement sur cette situation et à la fin ils produisent un avis collectif, qui ne ressemble pas à la somme des opinions individuelles, parce que cette opinion a maturé collectivement. C’est vraiment l’idée d’avoir une opinion publique éclairée, ce qui n’arrive jamais dans la vie sociale ordinaire parce qu’on ne fait jamais ça les uns les autres dans la vie quotidienne, se confronter à des opinions différentes en essayant de les comprendre jusqu’au bout.

La notion de débat public a fondamentalement changé avec la montée en puissance des réseaux sociaux, où chacun peut prendre la parole. Le débat public vole en éclats. En quoi les conventions citoyennes peuvent répondre à ce défi ?

Vous avez raison aujourd’hui on peut lire tout et n’importe quoi et du coup on ne prend pas le temps d’écouter l’autre, d’analyser les données portées à la connaissance et de se faire une opinion. Dans les conventions citoyennes, on créé artificiellement une sorte de bulle dans laquelle les citoyens peuvent prendre du temps, dégagés du quotidien personnel et professionnel, pour se poser sur un sujet. Ce n’est pas forcément un temps pour se mettre d’accord, mais c’est un temps pour explorer les points de désaccord et prendre le temps d’écouter les arguments avec bienveillance.

Par exemple, ce que les citoyens de la convention pour le climat ont produit au bout de neuf mois d’échanges n’a rien à voir avec ce qu’ils avaient imaginé en arrivant. C’est une expérience humaine intense et c’est aussi un moment d’éducation populaire.

Comment s’articulent les rapports de force au sein d’une convention citoyenne ?

Il y a des rapports de force entre les citoyens eux-mêmes. Entre ceux qui ont l’habitude de prendre la parole et les autres, ceux qui ont déjà beaucoup de convictions sur un sujet et ceux qui le découvrent. C’est tout le travail de l’animation de créer des artifices d’égalité dans l’échange, pour donner à chacun sa place dans la prise de parole, dans la discussion collective. En fait les groupes se régulent assez bien, parce que les participants comprennent l’intérêt de laisser à chacun une place et ainsi réussir cette expérience démocratique ensemble.

Il y a aussi les rapports de force liés à nos sociétés. La meilleure manière de faire est de rendre explicites les rapports de force. C’est intéressant que les citoyens puissent par exemple, rencontrer les acteurs économiques qui entretiennent des intérêts sur le sujet, pour questionner eux-mêmes l’expertise des autres, et se faire leur opinion critique, plutôt que d’avoir l’impression que les lobbies agissent en coulisses.

Est-ce que pour certaines questions ou sujets, il n’y a pas de consensus possible ?

Oui, mais pour moi l’enjeu de ces démarches ce n’est pas de trouver un consensus définitif, c’est d’explorer ensemble un sujet, une controverse, pour voir le socle le plus large de consensus qu’on peut avoir. Souvent on s’aperçoit que des désaccords peuvent se réguler. On peut aussi aboutir à des désaccords fondamentaux qui ne peuvent pas être tranchés. A ce moment-là il faut peut-être juste acter qu’il y a des visions du monde qui ne sont pas conciliables. Et le rôle du politique c’est de trouver des formes d’arbitrage dans des points de désaccord.

Quelle place devraient prendre les conventions citoyennes dans la politique urbaine ?

Pour moi un point très important est de ne pas fétichiser la méthode. La convention citoyenne, c’est une méthode parmi d’autres. Une méthode de démocratie délibérative très intéressante et exigeante pour les citoyens, parce qu’on leur demande beaucoup de temps. Il y a plein d’autres méthodes qui articulent aussi une expression des citoyens de la création collective, et qui peuvent être articulées avec des rencontres dans l’espace public, des ateliers de co-création, d’expérimentations urbaines. On peut être parfois dans le parler et parfois dans le faire, et il me semble important de garder une forme de biodiversité des méthodes de participation citoyenne et de délibérations.

Dans la politique urbaine il y a des enjeux de vision du monde : à quoi a-t-on envie que nos villes ressemblent demain, comment on a envie qu’elles fonctionnent. Par exemple, quand on se dit prêt à ne plus artificialiser les sols, qu’est-ce qu’on est prêt à accepter en contre partie comme forme urbaine. On n’a pas forcément tous envie de vivre dans des tours pour autant. Donc comment on a une capacité à imaginer des villes un peu différentes de celles d’aujourd’hui. Ce sont des enjeux de délibérations et une convention peut être intéressante.

Et puis il y a d’autres sujets sur lesquels on est vraiment dans “regarder comment la ville fonctionne” au quotidien, sur un quartier, sur les modes de déplacements, les pistes cyclables, et là c’est vraiment intéressant peut-être d’imaginer des aménagements temporaires et de les évaluer avec les citoyens. C’est plus intéressant d’avoir comme ça plusieurs formats pour penser la ville qu’un seul.

Actuellement vous contribuez à la réalisation d’une convention citoyenne à Nantes. Quels seront les sujets traités par cette convention ?

Il y a un pari très intéressant dans la convention citoyenne que fait Nantes, parce que ce sont les citoyens eux-mêmes qui vont fixer les sujets. En premier lieu, ces citoyens vont mener un diagnostic collectif des impacts de la crise sanitaire aujourd’hui sur leur vie de tous les jours. On a l’intuition que ce vécu-là va être très différent.

La crise a accentué des fragilités mais ça a aussi créé de nouvelles opportunités. Elle a engendré des prises de conscience de ce que l’on ne veut plus vivre dans notre société. C’est à partir de ce diagnostic, que les citoyens vont choisir quels thèmes ils veulent le plus aborder, pour interpeller, nourrir les décisions publiques faites par les élus.

Le choix a été de ne pas imposer de thème mais de prendre le temps de ce diagnostic collectif. Comme toute maladie, il faut d’abord faire le bon diagnostic pour voir après quelle thérapie mettre en place.


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