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Edito d’Albrecht Sonntag – Le grand récit fondateur : toujours d’actualité

L'édito du jeudi

 

Comment va la santé, Albrecht ? Souffrez-vous, lors de cette grande finale du centenaire de la première guerre mondiale mise en scène par le président français, d’une indigestion commémorative ?

Je vous remercie de vous inquiéter pour moi, Simon, mais ça va plutôt bien.

Bien sûr, on peut toujours critiquer l’excès de commémoration, mais c’est un peu comme à l’école ou à l’université : quand on voit que certains élèves ont tendance à oublier ce qu’on tenait absolument à leur enseigner, une piqûre pédagogique de rappel, même appuyée, ne fait pas de mal.

En fait, je vais même vous rajouter une couche en superposant à cette commémoration du centenaire de la Grande Guerre le souvenir de l’image particulièrement forte de la photo de François Mitterrand et de Helmut Kohl, se tenant la main à Verdun en 1984.

1984, c’était il y a 34 ans. Et à l’époque, cela faisait tout juste 34 ans que Robert Schuman avait fait l’offre aux Allemands de s’engager dans l’aventure de l’intégration européenne par le charbon et l’acier.

Au fait, vous avez quel âge, Simon ?

Eh bien, j’ai 32 ans. Je n’étais même pas né en 1984 !

Cela doit vous paraître loin alors ! Pour moi, c’était hier.

A cette époque-là, le geste de Kohl et de Mitterrand était l’illustration émouvante du grand récit fondateur du projet européen :

  • la réconciliation sur les tombes des guerres répétées et dévastatrices ;
  • la mise en place d’un système institutionnel assurant la paix entre les anciens ennemis, basé sur la reconnaissance d’une interdépendance de fait ;
  • et enfin, l’espoir d’une solidarité et d’une confiance mutuelle durable nées sur le souvenir partagé d’un passé douloureux.

Mais c’était une autre Europe. En juin 1984, l’Union s’appelait encore la « CEE », et elle comptait tout juste dix membres. Jacques Delors n’était même pas encore nommé à la tête de la Commission. Et le grand marché unique devait être un rêve hors atteinte.

Vous avez raison : l’Europe d’aujourd’hui est bien différente, elle a une mémoire collective plurielle.

Et c’est pour cette raison que depuis une quinzaine d’années, il est devenu monnaie courante de clamer que ce récit fondateur – ou « narrative », comme le nomment les Anglais – serait devenu obsolète.

L’argument choc en faveur de cette thèse, désormais avancé jusque dans la Commission européenne elle-même, est que pour les jeunes générations, la paix serait, paraît-il, un acquis qui va de soi. Il serait par conséquent nécessaire de trouver d’autres récits mobilisateurs, de donner à la construction européenne une nouvelle raison d’être.

De tels constats sont généralement assortis d’un rappel que l’Union compte désormais vingt-huit Etats-membres et que l’histoire du noyau franco-allemand ne saurait plus servir de fondement pour un récit et une vision partagée par tous.

Franchement, j’ai de sérieux doutes.

C’est le contraire qu’on observe : les commémorations des guerres fratricides européens – que ce soit l’enfer de Verdun de 1917 ou les plages du débarquement de 1944 – trouvent un grand écho dans la population, toute génération confondue.

Et que les jeunes Européens soient insensibles au récit fondateur de la paix durable acquise par les moyens de la coopération économique et politique et par la volonté de réconciliation – c’est un mythe ! Les centaines d’étudiants multinationaux auxquels mes collègues et moi ont proposé des visites de ces sites de guerre depuis une vingtaine d’années, ont tous été fortement marqués par cette expérience. Elle a donné un autre fondement à leurs études de l’Union réellement existante du XXIème siècle.

Pour vous, le récit fondateur originel de l’Europe d’aujourd’hui n’a donc rien perdu de sa pertinence.

Loin de là. Et ce récit ne représente en aucun cas une « myopie franco-allemande » susceptible d’exclure d’autres expériences et perspectives. Il s’agit au contraire d’une grande idée qui est devenue réalité contre toute attente. La preuve irréfutable que les peuples ne sont pas prisonniers de leurs haines ancestrales, mais capables de s’en émanciper.

Si ce n’est pas ça, l’étoffe d’un récit partagé robuste, inclusif et durable, où faut-il en chercher ?

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