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(In)tranquille Allemagne – Mathieu Garling

Alexia Echerbault

[PODCAST]

A l’approche des élections européennes qui se dérouleront dans deux mois, vous vous êtes intéressé à l’Allemagne.

Oui, à l’Allemagne, parce qu’à force de se laisser surprendre par l’inventivité inépuisable des Britanniques à n’en jamais finir avec le Brexit, ou de la manière crispée avec laquelle le gouvernement français se trouve requis par le phénomène politique contestataire des Gilets jaunes, j’avais personnellement fini par penser qu’au sein de ce qui fut jadis l’Europe des grandes puissances, il ne restait bien que l’imperturbable Allemagne pour garder le sens du sérieux et le cap de ce curieux navire politique qu’est l’Union Européenne.

Au contraire de ses voisins et anciens concurrents de la Belle Époque, l’Allemagne serait finalement la seule nation à avoir entretenu un rapport pragmatique et dépassionné à la Communauté européenne, n’y voyant ni Etats-Unis d’Europe, ni miroir grossissant, ni menace à sa souveraineté, mais, beaucoup plus simplement, un cadre nécessaire à son autonomie politique et territoriale dans l’après-guerre.

Est-ce la raison pour laquelle elle passe parfois pour avoir la seule économie qui ait bénéficier pleinement des politiques européennes au cours des dix ou vingts dernières années ? Sans doute, si l’on veut bien considérer que l’Allemagne a également su méthodiquement s’assurer d’une influence et d’un contrôle sur les mécanismes institutionnels de production des normes européennes — ce qui est tout à fait crucial dans un marché commun.

Je ne parle pas ici d’Angela Merkel, dont le bilan pour l’Union Européenne reste à synthétiser, mais de tous ceux que le journal en ligne Politico appelle les « Allemands invisibles », tous ces défenseurs discrets des intérêts bien compris de l’Allemagne au sein de la macro-structure européenne.

Aucun complot là-dedans, ni même de secret. Simplement, à la différence de la France, où les fonctionnaires et députés européens sont le plus souvent considérés comme des exilés politiques à Bruxelles, l’Allemagne, quant à elle, a su prendre très au sérieux les rouages humains de la machine européenne.

Avec le temps, il est vrai que l’on a appris à connaître le poids politique du redoutable Martin Selmayr, d’abord directeur de cabinet de Juncker avant de s’auto-nommer secrétaire général de la Commission, ce qui le place au pinacle de la pyramide administrative que constituent les cohortes de haut-fonctionnaires européens. Son homologue au Parlement est également allemand : il s’agit de Klaus Welle, qui règne quant à lui sur l’administration du pouvoir législatif européen. L’avenir est également assurée sur le plan monétaire, puisque Jens Weidmann vient tout juste d’être confirmé à son poste de directeur de la Deutsche Bundesbank, ce qui en fait le candidat le plus crédible pour remplacer l’italien Mario Draghi à la tête de la BCE.

Mais ce n’est pas tout, car en cette période de campagne européenne, il n’est pas inutile de rappeler qu’avec 96 sièges au Parlement, soit le maximum atteint ce que prévoient les traités, les Allemands se trouvent de facto dans la position de faire peser l’autorité de leur parti national dans pratiquement tous les groupes parlementaires du Parlement européen. Manfred Weber et la CSU/CDU sont actuellement à la tête du PPE ; Udo Bullman, du SPD, a succédé chez les sociaux-démocrates européens à Martin Schulz.

Il y a aussi Gabrielle Zimmer, membre de Die Linke et chef du groupe de la gauche unitaire européenne ; ou encore Ska Keller, qui sera tête de liste pour la liste des Verts aux européennes.

Presque tous « tête de liste », et se portant spontanément candidat à la succession de Jean-Claude Juncker, tous ces députés européens allemands suffisent à nourrir par leur pratique et leurs ambitions le principe tout à fait informel — et allemand — du Spitzenkandidaten qui veut que le groupe parlementaire sorti vainqueur des élections projette son leader à la tête de la Commission.

De cette manière, et sans contre-poids venu d’un autre pays, on voit bien comment les Allemands articulent progressivement la pratique institutionnelle et politique européennes sur leur propre culture politique nationale. En témoigne la campagne de Manfred Weber, qui semble pouvoir se contenter de faire campagne en Bavière, et à partir du modèle culturel bavarois, pour emporter la présidence de la Commission.

E : Ce pouvoir de contrôle sur les décisions des institutions européennes peu par conséquent se retourner contre l’UE — en particulier lorsque l’Allemagne défend de trop près son industrie exportatrice.

En effet, si Angela Merkel a beau jeu de s’en prendre de plus en plus ouvertement au président Trump, c’est bien l’Allemagne qui a pris la responsabilité de bloquer la taxe sur les géants numériques ; comme elle rechigne à répondre aux appels lancés par la France en vue d’une relance de l’Europe de la défense. Des freins qui s’expliquent principalement par la crainte des élus Allemands de susciter la colère et les contre-attaques des Américains — on mesure de ce fait tout le danger qu’il y a à laisser les intérêts européens s’aligner très largement sur ceux des Allemands.

Que l’Allemagne, aujourd’hui, du fait de ses difficultés à anticiper sur un re- positionnement dans l’économie mondiale, paralyse l’Union Européenne, ce n’est pas Sigmar Gabriel, l’ancien dirigeant du SPD, qui dira le contraire, lui qui signait la semaine dernière une tribune critiquant (je cite) « l’incompétence du personnel politique allemand » et son absence d’initiative sur le plan européen.

De façon similaire, la réponse en forme de fin de non-recevoir d’Annegret Kramp- Karrenbauer, la nouvelle dirigeante de la CDU, à la lettre d’Emmanuel Macron s’est approché très près de la faute politique grave pour une éventuelle future chancelière. En opposant au discours du chef d’Etat français sa mauvaise humeur et des conditions aussi chimériques que le partage du siège de la France au conseil de Sécurité de l’ONU, AKK a risqué une dégradation de la relation franco-allemande pour mieux séduire, à nouveau, l’électorat conservateur bavarois (qui l’aime de plus en plus, soit dit en passant, elle qui pourtant vient de la gauche du parti).

E : Oui, car après 14 ans au pouvoir, Angela Merkel est effectivement sur le départ.

Et les Allemands de droite et de gauche veulent profiter de cette phase de transition pour affermir des positions plus idéologiquement tranchées.

Les sondages pour les européennes annoncent le SPD à une grosse dizaine de points derrière le PPE, et au coude à coude avec le parti écologiste Die Grüne. Pour ne pas à son tour se laisser engloutir par le vent défavorable de l’histoire qui a eu raison des sociaux-démocrates quasiment partout en Europe, les membres du SPD ont fait le choix en février dernier de tourner le dos au social-libéralisme initié par Schröder au tournant du XXe siècle, et de s’adresser désormais aux travailleurs précarisés, militant par exemple pour un allongement des prestations sociales destinées aux chômeurs.

Les élections européennes serviront donc de test. S’il est concluant pour le SPD ceux-ci s’autoriseront à faire éclater la coalition durement acquise par Merkel, et l’Allemagne basculerait à nouveau dans une longue phase électorale qui pourrait bien ne pas s’achever avant le printemps 2020.

Derrière l’illusion de la stabilité politique, le départ de Merkel signifie donc pour l’Allemagne le retour à une forte polarisation politique, dont on ne devrait pas tarder à voir les effets directement dans le jeu politique européen.