Nantes

by Euradio

Current track

Title

Artist

Current show

La Souterraine

20:00 22:00

Current show

La Souterraine

20:00 22:00

Background

La petite et la grande histoire – Mathieu Garling

Alexia Echerbault 30 April 2019

[PODCAST]

Mathieu Garling , vous arrivez en Irlande par la porte du Brexit, et en s’arrêtant surtout en Irlande du Nord.

Si l’on devait raconter l’histoire politique récente de l’Europe, la péripétie, pourtant considérable, du Brexit se révélerait bien décevante.
Et pour cause, en trois ans, les élites européennes n’ont pris le temps de débattre presque exclusivement que des retombées économiques de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. C’est donc avec des taux de croissance, des indicateurs de stabilité des devises et de l’attractivité financière que l’on a fait le récit de la grande histoire de l’Union Européenne.
Il aura fallu qu’un épisode tragique vienne nous rappeler qu’il n’en est pas ainsi dans la vie que mènent réellement les Européens — et en particulier certains Irlandais. Le 19 avril dernier, l’histoire a dégringolé de Londres vers Londonderry, ou plus simplement Derry
comme l’appellent les habitants de cette ville d’Irlande du Nord. Ce jour-là lorsque les policiers ont souhaité perquisitionner les locaux de l’organisation
dite de la « nouvelle IRA » dans le quartier catholique du Creggan, c’est à une émeute qu’il ont eu à faire. Au milieu des véhicules incendiés, et parmi la pluie de balles qui les visaient, l’une est venue accidentellement finir sa course à même la peau de la journaliste Lyra McKee, tuée sur le coup. De Derry, cette ville qui a connu les meurtres de l’armée britannique en janvier 1972 lors du « Bloody Sunday », on a vu brutalement resurgir les fantômes d’un passé qu’on croyait
enterré.

Ce serait donc le Brexit qui les aurait réveillé…

Disons qu’à en croire la grande histoire, par la grâce des « Accords du Vendredi Saint » d’avril 1998, la frontière entre Irlande et Irlande du Nord aurait été engloutie au fond de la rivière Termon qui séparait l’île en deux depuis le XIXe siècle. Elle faisait place à la normalité florissante d’un commerce apaisant les moeurs et les rancunes, par l’interdépendance économique de chacun avec tous. De ce point de vue, la parenté de l’histoire irlandaise avec le récit européen de la pacification par la liberté de circulation économique est tout à fait frappant.
Et il est vrai qu’une fois déclaré le Brexit, on a rapidement pris la mesure de la fragilité de ces beaux récits pour le XXIe siècle. C’est la raison d’être du fameux backstop, ou filet de sécurité qui est encore au coeur des négociations sans fin du Brexit. Dans sa grande inquiétude de rouvrir la question irlandaise, le négociateur européen a proposé à l’anglais de maintenir toute l’île dans l’union douanière européenne pendant quelques années encore de façon à éviter que ne se
matérialise à nouveau une frontière « dure » en Irlande. Sauf que cela revenait ou bien à inclure de nouveau le Royaume-Uni dans une union douanière qu’elle n’aurait pas choisi souverainement, ce que les camarades Tories de Theresa May ont refusé ; ou bien à déplacer la frontière effective vers la mer d’Irlande, ce que ses alliés nord-irlandais du DUP ne peuvent pas tolérer — or ces alliés sont indispensables à la majorité parlementaire de la Première ministre.
Vues sous cet angle, si les négociations entre le Royaume-Uni et la Commission ne peuvent aboutir, c’est bien que la petite histoire irlandaise — celle d’un conflit sanglant entre deux communautés religieuses s’accommodant mal du cadre des Etats-Nations — est venue paralyser le grand récit européen.

Seulement d’autres récits sont possibles…

Celui de la continuité du conflit armé notamment. Dans un reportage du Sunday Times consacré à la « nouvelle IRA », la journaliste Jennifer McCartney s’est entretenu avec certains de ces républicains radicaux. Pour eux, le Brexit n’est rien qu’une fenêtre d’opportunité pour rappeler à tous les Européens que le conflit nord-irlandais n’a jamais pris fin et qu’il durera tant que l’Irlande ne sera pas réunifiée, et la mainmise anglaise, pour ainsi dire, boutée hors de l’île.
Pour la « nouvelle IRA », le temps d’un affrontement direct avec l’armée britannique est encore inenvisageable à ce stade de dispersion des partisans. Le Brexit est donc un outil de propagande bien venu. Notamment pour s’en prendre au parti républicain Sinn Fein héritier de l’IRA historique, qui, lui, a déposé les armes en 2005.
A Derry comme à Belfast du reste, comme le rappelait un autre reportage du Sunday Times publié en avril, celui-ci avant la mort de Lyra McKee, ce n’est pas l’Etat qui règne sur les quartiers, mais des forces paramilitaires — protestantes ou catholiques — appliquant leur propre système de punition des déviances sociales. C’est-à-dire, souvent, à coup de balles de pistolet dans les genoux. Ce sont là les quartiers oubliés de la grande histoire du Brexit et de l’Union Européenne. Celle-ci masque un déni de la violence qui n’a pas été délogée avec le temps des murs des villes d’Irlande du Nord ni des têtes et de la peau des Irlandais.
Par peur de cette petite histoire qui lui échappe, les dirigeants européens ne peuvent que promettre qu’il n’y aura pas de frontière, ou bien seulement avec des drones, ou encore en
pratiquant des contrôles à l’abri des entrepôts. Car mieux vaut cacher les problèmes que d’admettre que ce conflit qui a lieu tout là-haut sur un île qu’on appelle Irlande, entre des catholiques et des protestants, entre ceux qui veulent le grand Royaume et ceux qui préfèrent la petite nation, est un problème qui
concerne désormais tous les Européens.

Aimez-vous l’Europe ?

Parce que nous oui !

More info