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L’Allemagne face à ses contradictions – Albrecht Sonntag

Eugène Sandoz 23 April 2019

[PODCAST]

L’édito est signé Albrecht Sonntag, professeur à l’ESSCA Ecole de Management, à Angers. Né en Allemagne, vous vivez et travaillez en France depuis un bon moment, non ?

Oui, ce sont déjà les sixièmes élections européennes auxquelles je participe en France. La première fois que j’ai voté en France, l’Union européenne comptait douze Etats-membres. C’est dire qu’elle a évolué depuis… En revanche, ce qui est resté inchangé, ce sont les interrogations, les doutes et les inquiétudes au
sujet de la place et du rôle de l’Allemagne au sein de cette communauté. Souvent contradictoires d’ailleurs : si les uns dénoncent régulièrement le « diktat » allemand, les autres regrettent qu’elle n’assume pas davantage « ses responsabilités » et « son leadership » qui, paraît-il lui incomberaient naturellement en raison de sa puissance économique et son poids démographique.

Et les Allemands eux-mêmes, comment vivent-ils ces perceptions contradictoires à leur égard ?
Ils les partagent. Et depuis toujours. Pensez seulement à la célèbre citation de Thomas Mann, prix Nobel de la littérature, qui exhortait ses compatriotes en 1953 à construire « une Allemagne européenne » plutôt qu’ « une Europe allemande ». Une expression reprise à son compte par Helmut Kohl à l’heure de la création de l’Union monétaire, dont le but était, selon lui, de protéger l’Europe d’une domination allemande et de sauver les Allemands fraîchement réunifiés d’eux-mêmes.
En fait, l’attitude des Allemands – que ce soit les citoyens ou les dirigeants – au sujet du rôle que devrait jouer leur nation au sein de l’Union européenne est assez schizophrène. La dernière chose qu’ils veulent, c’est de donner l’impression que l’Allemagne cherche à dominer l’Europe. En même temps, ils se rendent compte qu’elle le fait, inévitablement, et que ses décisions ont un impact non-négligeable sur tous les autres.
Les crises que l’Union a traversées depuis une dizaine d’années en ont apporté la démonstration. Elles ont eu pour conséquence de renforcer le rôle du Conseil européen, dans lequel la voix du pays le plus fort pèse forcément plus lourd que d’autres. D’autant plus si elle est portée par un chef de
gouvernement aussi expérimenté, voire charismatique qu’Angela Merkel. La situation dans laquelle se trouve l’Allemagne d’aujourd’hui est celle d’un « hégémon réticent en Europe », comme l’ont très joliment formulé mes collègues britanniques Simon Bulmer et Willie Patterson dans un article retentissant. Un Etat-membre qui se trouve exercer une domination qu’il n’a pas cherché mais dont il s’accommode finalement par elle sert aussi ses propres intérêts.

L’Allemagne d’aujourd’hui serait-elle devenue trop égoïste ?
Et le pape, est-il trop catholique ? L’égoïsme est le propre des Etats-nations, ils sont tous programmés à fonctionner en mode concurrentiel. Que l’Allemagne soit moins hésitante à avancer ses intérêts nationaux n’est qu’un symptôme de la « normalisation » de cet Etat-nation « trop gros pour l’Europe et trop petit pour le monde » comme le disait Henri Kissinger lorsqu’il était le ministre américain des affaires étrangères. Cette normalisation n’a rien d’inquiétant s’il y a, dans la société et dans les milieux politiques allemands, un consensus que l’intégration européenne, avec ses mécanismes de solidarité qui, mine de rien, existent et fonctionnent, sert les intérêts du pays et des autres. Ce consensus, il est fort et stable.
A mon humble avis, il est toujours utile de mettre les choses en perspective. A l’issue de la Seconde guerre mondiale, en octobre 1945, le jeune historien Joseph Rovan, libéré du camp de concentration de Dachau, en appelait, dans un article pour la revue Esprit, aux responsables français pour renoncer à la tentation de la revanche et pour accompagner l’Allemagne anéantie dans la construction d’une nouvelle démocratie. « L’Allemagne de demain », concluait-il, « sera la mesure de nos mérites ».
Il y a, dans la politique européenne de l’Allemagne de 2019, des contradictions, des égoïsmes, des attitudes qui peuvent et doivent être critiqués à juste titre. Mais le seul fait qu’on se pose la question du juste poids d’un Etat-membre bien intégré, bien normalisé jusqu’à devenir aussi égoïste et solidaire à la fois comme les autres, et qu’au sein de cet Etat-membre lui-même, on se pose la même question, c’est déjà un sacré mérite historique, vous ne trouvez pas ?

Vu comme cela, j’accepte le compliment au nom de tous les Français !

Aimez-vous l’Europe ?

Parce que nous oui !

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