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Le ventre du populisme est encore fécond : l’édito d’Albrecht Sonntag

L'édito d'Albrecht Sonntag 3 October 2019

[PODCAST]

Le ventre du populisme est encore fécond 

Aujourd’hui, nous retrouvons Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management, à Angers. Nouvelle saison, nouvel éditorial hebdomadaire de votre plume le jeudi à 17h45. 

Cela fait un moment depuis notre dernier rendez-vous au mois de juin – entretemps, beaucoup de choses se sont passées…

Effectivement, le calendrier d’Euradio n’est pas le même que celui de l’année académique, mais qu’à cela ne tienne, vous m’aviez donné rendez-vous en octobre, je réponds présent !

Alors, que retenez-vous en priorité de ces derniers mois ?

Trop, bien trop pour un seul éditorial. Aujourd’hui, je me contenterai de faire le lien entre les mésaventures estivales de Matteo Salvini, et celles, automnales, de Boris Johnson et Karl-Heinz Strache, l’ex-homme fort de l’extrême-droite autrichienne qui vient de déclarer qu’il quittait la vie politique.

En observant comment ces personnages, tout droit sortis du « Manuel du bon petit populiste », ces rois de la simplification douteuse et de l’antiélitisme bon marché, se sont heurté ces dernières semaines contre des institutions démocratiques traditionnels – partis, parlementaires, juges, médias – qui faisaient de la résistance, on était en droit de se poser la question de savoir si la bulle populiste, du moins en Europe occidentale, n’était pas en train de faire « pschitt ». 

Salvini, Johnson et Strache ont en commun d’avoir quitté l’opposition pour accéder à des responsabilités gouvernementales, et leurs trajectoires parallèles de ces derniers mois suggèrent que la démocratie libérale est plus résiliente qu’elle ne paraît. Leurs difficultés semblent prouver que les carrières politiques construites sur la polémique exacerbée, l’anti-élitisme primaire, et le nationalisme vindicatif ne tiennent pas la route.

C’est la conclusion que vous en tirez ?

Non. Au contraire. Je suis convaincu qu’on fait une grave erreur en se laissant aller à croire que ce type de populisme n’était qu’un phénomène passager et qu’il était en train de perdre de sa capacité de séduction.

Cela me rappelle la douce euphorie qui s’était installée auprès de certains, en France, lorsqu’au début des années 2000, la guerre intestine au sein du Front National, entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret, avait laissé croire à un affaiblissement durable de l’extrême droite. Je me souviens d’un collègue qui m’annonçait qu’on en serait « débarrassés » pour un moment. 

Je lui disais alors que les erreurs des acteurs de premier plan, capables comme aujourd’hui Salvini, Johnson, Strache et même Trump, de se tirer des balles dans les pieds, n’avaient aucune incidence sur le potentiel de colère que leur discours haineux atteignait. Pour illustrer, je lui sortais une citation célèbre de Bertolt Brecht, qu’on avait tous appris à l’école en Allemagne : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » 

Un an plus tard, Le Pen était au second tour de la présidentielle, et le collègue en question m’envoyait un mail en me promettant qu’il allait apprendre cette phrase par cœur.

Je crains qu’il ait encore souvent, dans les années à venir, des occasions de la citer.

Bien sûr, c’est un soulagement de voir que le parlement britannique, les partis modérés italiens, et les institutions autrichiennes ont du répondant. Et bien sûr, c’est réjouissant de voir que des institutions démocratiques plus ou moins solides rendent la vie des populistes plus difficile qu’il n’est dans les régimes pseudo-démocratiques de type illibéral ou autoritaire.

Mais il ne faut pas se leurrer : leur baisse de forme actuelle n’empêchera pas les Salvini, les Johnson, les Strache ou leurs successeurs de capitaliser sur les angoisses contemporaines en radicalisant leurs discours et leurs suiveurs, en jouant, comme Maître Trump, sur l’approfondissement des divisions au sein de leurs sociétés respectives, et en perfectionnant leur tactique de « blame game », c’est-à-dire le renvoi systématique, sans scrupules, de la faute à des forces étrangères au bon peuple – les minorités, les élites, l’Europe, faites votre choix.

Pas très reluisant, votre analyse.

Pas vraiment, non. 

Par ailleurs, je n’ignore pas que l’usage du terme « populisme » est problématique, tant les définitions qui circulent sont floues, parfois divergentes. Je m’y suis résigné parce que certains composantes clés du populisme fournissent une grille de lecture de ce qui se passe en même temps dans différents pays. Bref : je crains être amené à y revenir de temps à autre dans les éditoriaux de la saison 2019/2020 –à la recherche d’une clarté conceptuelle sur ce phénomène qui risque de dominer la vie politique pour un bon moment.