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L’édito d’Albrecht Sonntag – Hommage à un père fondateur inconnu

14 February 2019

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management, à Angers. Dites-moi, vous ne deviez pas parler parler Brexit ou élections européennes ce matin ?
Je découvre que vous avez changé de sujet à la dernière minute.

C’est vrai. Mais il y a des choses plus importantes dans la vie. Je pense notamment au football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, selon la belle formule de l’ethnologue Christian Bromberger.

En début de semaine, j’ai appris le décès de Jacques Ferran, et je me sens comme obligé de lui rendre hommage ce matin. Jacques Ferran, ce nom vous dit quelque chose, Simon ?

Euh, spontanément, je dois avouer que non.

Et pourtant, cet homme, décédé à Paris à l’âge de 98 ans, a laissé une empreinte forte sur la culture européenne.

C’est normal que son nom ne vous évoque par grand-chose. Il a pris sa retraite l’année où vous êtes né ! Et son métier ne consistait pas à se mettre en valeur lui-même, mais plutôt les prouesses des autres. Il était journaliste sportif.

Monté de son Montpellier natal à Paris à la fin des années 1940, doté d’un bac littéraire, il détonnait un peu dans les rédactions de L’Equipe et de France Football, qui n’en faisait qu’une à l’époque. Et il révéla vite son talent, aux côtés des grandes plumes de la presse sportive française de l’après-guerre, comme Gabriel Hanot, Jacques de Ryswick ou Jacques Goddet, son chef, qui était aussi le directeur du Tour de France.

Pourquoi parler d’eux dans un éditorial politique sur Euradio ? Eh bien, ces garçons-là, vers la fin de l’année 1954, ont griffonné, sur une nappe en papier d’un bistrot parisien, l’ébauche du règlement d’une compétition de football qui opposerait les meilleures équipes européennes dans un genre de tournoi qui se jouerait tout au long de l’année en milieu de semaine, avec des matches aller et retour dans les différentes villes concernées.

C’est eux qui ont inventé la Ligue des Champions ?

La « Coupe des Clubs Champions Européens », comme on disait à l’époque. Et non seulement, ils en ont eu l’idée, mais ils l’ont mise en œuvre sans tarder, en prenant l’initiative de convoquer à Paris les représentants des clubs qu’ils avaient identifiés et en mettant ainsi une pression de lobbying terrible sur l’UEFA, la confédération européenne qui venait de naître et qui a fini, après quelques tergiversations, de faire sienne ce projet. Un « énorme coup de poker », selon Jacques Ferrand, mais un coup réussi, car dès le 4 septembre 1955, le premier match a eu lieu entre le Sporting Lisbonne et le Partizan Belgrade. Un club issu d’une dictature à l’extrême ouest du continent, et un club en provenance d’un pays communiste des Balkans, de derrière le rideau de fer. Etonnante, cette capacité du football à se moquer des frontières politiques !

Mais la Coupe d’Europe, c’est plus qu’une compétition sportive. Elle a créé dans les années 60 et 70, pour un nombre invraisemblable de jeunes Européens (et des moins jeunes) tout un cadre de référence géographique.

Elle a mis en place ce que mon collègue britannique Anthony King appelait « le rituel européen », réunissant les passionnés à travers les frontières linguistiques autour de ces noms mystérieux comme l’Ajax et le Dynamo, le Real et la Steaua, la Juventus et la Borussia, l’Etoile Rouge sans oublier, bien sûr, qui c’est les plus forts, évidemment c’est les « Verts » !

Elle a fait éclore un espace de communication transnational et de mémoire collective partagée dont France Football était « la bible » incontestée.

Est-il exagéré d’appeler Jacques Ferran un « père fondateur » européen de la culture populaire ? Je ne le pense pas.

Il y a cinq ou six ans, je suis allé consulter sa mémoire prodigieuse pendant deux après-midis franchement émouvants dans son appartement du Boulevard Raspail. Il m’a montré les fiches manuscrites du premier règlement de la Coupe d’Europe, et il m’a raconté comment il a lancé, en 1956, l’idée du « Ballon d’Or », cerise individuelle sur le gâteau collectif du football européen, et qui s’est avéré un autre pont au-dessus du rideau de fer pendant des décennies.

Eh bien, un véritable pionnier !

Je ne vous fais pas dire. Un pionnier dont l’héritage dépasse largement la sphère sportive. La culture populaire est souvent le parent pauvre de l’histoire de l’intégration européenne. C’est une erreur de perspective. Sa place dans la mémoire collective nationale mais aussi transnationale et largement sous-estimée. D’où ma décision aujourd’hui de rendre hommage dans mon édito à un homme qui a consacré sa vie professionnelle à parler d’une bagatelle qui n’en est pas une.

 

 

 

 

 

 

 

©Albrecht Sonntag