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L’édito d’Albrecht Sonntag – Quelque chose en nous de… nationaliste

L'édito du jeudi

[PODCAST]

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management, à Angers.

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management, à Angers. Aujourd’hui, vous vous interrogez sur la pertinence du clivage que les partis politiques veulent nous imposer pour les élections européennes : celui des progressistes contre les nationalistes, comme disent les uns, et des patriotes contre les mondialistes, comme disent les autres.

Et on voit déjà dans le choix des mots pourquoi cet antagonisme ne tient pas vraiment la route. Pour simplifier : personne n’a envie d’être traité de « nationaliste », même pas l’extrême-droite, tant cet adjectif reste connoté négativement, contrairement à la « nation » elle-même. En revanche, personne ne peut se permettre, ni même parmi les centristes euro-enthousiastes, de ne pas être un tant soit peu « patriote », vu que cet adjectif-là évoque, toujours un amour sain et non-exclusif pour son pays. Lors d’une campagne électorale, fût-elle européenne, le manque de patriotisme, ça ne pardonne pas.

Il faut bien se rendre à l’évidence : le patriotisme et le nationalisme, ce sont des concepts très élastiques, que chacun croit connaître, mais qui sont fluctuants et se recoupent par endroits. Même ceux qui insistent qu’il s’agit de deux attitudes très distinctes, doivent reconnaître que la ligne de crête entre les deux est drôlement étroite.

Donc : on a tous quelque chose en nous d’un nationaliste ?

Avec Georges Brassens, on pourrait dire qu’on est tous « des imbéciles heureux d’être nés quelque part ».

Mais plus sérieusement : oui, nous sommes des nationalistes, mais à des degrés très divers.

C’est grave, docteur ?

Mais non ! Il serait bien étonnant qu’on ne soit pas un peu conditionnés par l’emprise qu’exerce l’Etat-nation depuis au moins 150 ans sur ses citoyens – à travers le système d’éducation, le paysage médiatique, la vie politique et culturelle, les institutions.

Cela n’a rien d’un « lavage de cerveau » cynique et sinistre, c’est un simple fait de l’histoire socio-culturelle, et le prisme national qu’on nous a inculqué ne donne pas nécessairement une étroitesse d’esprit, bien au contraire. La recherche en science sociales a bien montré qu’un attachement fort à une entité très abstraite comme l’Etat-nation rend plus probable la capacité à développer un attachement similaire vers une entité qui le dépasse, que ce soit l’Europe ou l’humanité toute entière.

N’empêche qu’on est tous nationalistes, ou presque. Je félicite sincèrement nos concitoyens qui ont réussi à se débarrasser de toute trace d’attachement pour devenir des cosmopolites purs, entiers et véritables, mais je doute qu’ils soient bien nombreux.

En revanche, ceux qui ont plusieurs « ports d’attache » affectifs, sont de plus en plus nombreux de nos jours. Et on peut formuler l’hypothèse qu’ils vivent leur nationalisme de manière différente, plus réflexive, plus « décontractée ».

Tout cela se comprend de manière intuitive, mais c’est difficile à mesurer, j’imagine.

Avec deux amis, Ramon Llopis-Goig de l’Université de Valence en Espagne, et Özgehan Şenyuva, de la Middle East Technical University d’Ankara, nous avons testé notre hypothèse dans une enquête représentative portant sur un sujet a priori non-politique, le football. En travaillant sur les très nombreuses données recueillies dans neuf pays européens, nous avons identifié un certain nombre de variables qui nous ont permis de distinguer entre différentes formes de nationalisme.

Dans ce travail, une nouvelle catégorie s’est imposée à nous, et faute d’une terminologie existante, nous l’avons appelée « le nationalisme nonchalant ». Cette catégorie regroupe des individus qui ne renient pas leur nationalisme, mais qui arrivent à le relativiser de manière consciente. Lors d’un grand événement, par exemple, ils se laissent aller à un chauvinisme prononcé mais temporaire, sans conséquence sur leur idée assez ouverte de l’Etat-nation dont ils se sentent le plus proche. En d’autres termes, ce sont des nationalistes capables de distinguer entre leur identité culturelle – spontanée et émotionnelle, fondée sur des appartenances classiques (naissance, famille, éducation, voire pays d’adoption en cas de migration) – et leur identité politique (plus réfléchie, plus étendue, européenne ou post-nationale).

Cela vaut ce que cela vaut, et certains diront que notre recherche ne portait « que sur le foot », mais notre pari était justement de mesurer des attitudes en dehors d’un contexte explicitement politique qui fausse les réponses.

Y a-t-il des différences majeures entre les pays que votre enquête a couvert ?

Effectivement, le « nationalisme nonchalant » est particulièrement présent en Autriche, en Allemagne et au Danemark, alors qu’il est bien plus faible en Italie, en Turquie, et tiens, tiens, au Royaume-Uni. A travers l’Europe entière, il est d’ailleurs le plus fort dans la classe d’âge de 25 à 34 ans, mais il ne dépend pas de la catégorie socio-professionnelle.

Le « nationalisme nonchalant » – fallait trouver !

C’est un terme que nous avons choisi en écho au sociologue Richard Hoggart et son ouvrage de 1959 sur « La culture du pauvre », dans lequel il démontrait que les classes populaires sont parfaitement capable d’adopter une distance critique, voire ironique, dans la « consommation nonchalante » de la culture populaire.

Je ne pense pas que le concept du «nationalisme nonchalant » soit parti pour une grande carrière scientifique, mais en temps de clivages artificiels, il est utile pour montrer que les choses sont un peu plus complexe que les slogans électoraux.


Retrouvez l’intégralité de la matinale ici.

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