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Salomé Zourabichvili : Géorgie-UE : une adhésion sans le nom ?

Ulrich HUYGEVELDE 24 January 2019

Salomé Zourabichvili, ancienne diplomate française a été élue présidente de la Géorgie au terme d’un parcours politique exceptionnel qui l’aura vu passer du Quai d’Orsay à la Presidence à Tbilissi.

Elle vient d’effectuer à Bruxelles son premier voyage à l’étranger, où elle a eu droit à un accueil exceptionnel, rencontrant l’ensemble des responsables de l’UE et de l’OTAN.

Salome Zourabichvili évoque ses projets de rapprochement avec l’UE, visant une « adhésion sans le nom ».

 

Interview réalisée à Bruxelles le 23 janvier 2019 par Ulrich Huygevelde (Geopolis)

 

Salomé Zourabichvili : Géorgie-UE : une adhésion sans le nom ?

Salomé Zourabichvili, ancienne diplomate française, a été élue présidente de la Géorgie au terme d’un parcours politique hors du commun. Elle vient d’effectuer à Bruxelles son premier voyage à l’étranger, où elle a pu rencontrer l’ensemble des responsables de l’UE et de l’OTAN.

Vous abordez le troisième et dernier jour de votre visite à Bruxelles. Quel premier bilan en tirez-vous ?

J’ai pu rencontrer les principaux responsables de l’Union (Jean-Claude Juncker, Donald Tusk, Antonio Tajani, Federica Moguerini, Michel Barnier) et toute une série d’acteurs dont les dispositions sont très favorables vis-à-vis de la Géorgie.

Il faut dire que nous sommes l’une des rares « bonnes nouvelles » pour l’UE en ce moment. Nous sommes aussi le bon élève de la classe dans le partenariat oriental et dans l’accord d’association avec l’Union européenne.

Avec des perspectives d’aller plus loin ?

La vraie question est « à partir de là où va-t-on ? ». Notamment compte tenu des perturbations intérieures propres à l’UE sur fond de Brexit, et de la montée des populismes européens. Une de ces crises grâce auxquelles l’UE progresse et qui vont peut-être mener l’UE à repenser ses configurations.

Nous sommes dans les starting-blocks pour voir ce que l’on peut tirer de cette redistribution des cartes. Il y a plusieurs idées qui circulent, comme l’approfondissement qui permettrait de rendre l’élargissement moins problématique pour certains pays, dans le cadre de cercles de différentes dimensions.

Faire du Brexit une opportunité en somme ?

Le Brexit lui-même peut apporter de nouvelles possibilités dans la mesure où il y aura des formats sur mesure qui vont être imaginés, des choses que la Géorgie va pouvoir exploiter.

Notre idée est aussi de profiter de cette période charnière des élections européennes en mai et des 10 ans du partenariat oriental pour organiser une conférence, à Batoumi, à laquelle nous convierons les Etats membres et les Etats associés.

Ce sera aux Etats associés de faire des propositions car l’UE ne devrait pas encore être à même d’avoir déjà pensé à l’avenir, d’avoir généré de nouvelles idées. Nous profiterons de cet espace pour essayer d’insuffler nos idées en la matière, nos demandes, nos propositions, jouant sur nos atouts d’être, du haut jusqu’en bas, aussi résolument européens. Le pays vient d’élire une présidente on ne peut plus européenne, tous les sondages d’opinion montrent que le pays continue de soutenir l’orientation européenne autour de 70%. Ce qui n’est plus très fréquent ailleurs. Nous avons même inscrit ce prisme européen dans la constitution entrée en vigueur en décembre.

Quitte à aller vers une adhésion que ne dirait pas son nom ?

L’idée du plan d’action que nous voulons présenter à Batoumi est que nous pouvons devenir membres sans être membre. Nous sommes déjà dans les accords de transport, dans des programmes comme Erasmus qui sont très populaires auprès des étudiants géorgiens. On a là de quoi réfléchir et présenter une liste de demandes concrète qui reflètent nos vrais intérêts : l’environnement, le droit du travail, des domaines dans lesquels nous avons besoin de ressources.

Il nous faut aujourd’hui faire des choix pour notre développement économique. Choisir d’imposer des nouvelles règles et de nouveaux coûts à des investisseurs dont nous avons besoin n’est pas forcément évident et l’apport de l’UE, y compris législatif, peut nous aider.

Quels sont les principaux atouts de la Géorgie à faire valoir auprès de l’UE ?

Dans une région tourmentée, la Géorgie est un pôle de stabilité. Et ce en dépit des territoires occupés, des jeux compliqués et agressifs de la Russie qui continue à nous imposer une forte pression, notamment sur la non-frontière (limites entre la Géorgie, l’Abkhazie et l’Ossétie, ndlr). La Géorgie fait montre malgré tout d’une grande stabilité et constitue un point d’ancrage pour l’UE dans son voisinage proche. Aujourd’hui vient s’y rajouter l’Arménie qui semble montrer qu’elle utilise notre expérience pour se rapprocher de l’UE. Erevan engage ce processus quelques années après nous. Cela montre que nous ne sommes plus seuls et l’Azerbaïdjan s’intéresse aussi à ses relations avec l’UE.

Vous voulez aussi « ré-arrimer » physiquement la Géorgie à l’Europe ?

Nous sommes sur le chemin de l’Asie centrale et de la Chine, nous sommes un point de rencontre intéressant y compris commercial. Nous avons exprimé le souhait de développer davantage le transit sur la mer Noire qui recèle un réel potentiel économique et ne peut devenir un lieu d’insécurité croissante, du fait de la mer d’Azov et de la Crimée.

Au-delà du rapprochement en cours avec l’UE avec la libéralisation des visas, l’accord d’association, le libre-échange, il faut aussi avancer vers un « rapprochement physique ». Concrètement cela passe par le fait d’avoir une liaison directe pour les personnes et les marchandises sur la mer Noire. Ce serait une avancée très concrète, visible et symboliquement importante. Dans cet objectif, nous avons adhéré au réseau transport européen qui bénéficie d’un programme d’investissements de 3.5 milliards pour la Géorgie. On leur demande de rajouter une liaison maritime avec le port roumain de Constanza.

Vous arrivez à la présidence d’un pays qui a connu une somme considérable de reformes depuis 2004. Depuis cette période, quels sont les changements les plus positifs et au contraire les plus négatifs pour la Géorgie ?

Les aspects les plus positifs sont ceux liés à la perspective européenne, aux changements de législation, au développement de standards européens. Une idée circule, véhiculée plus par la propagande russe directe ou insidieuse qui consiste à dire « on a perdu notre culture, notre identité… ». Si le thème n’est pas absent en Géorgie au moins il ne s’y transforme pas en populisme politique. Il ne faut pas laisser le champ libre à ces tendances. Le positif ce sont aussi ces changements de la société même si, sur certains aspects comme l’environnement, on doit faire beaucoup plus.

Le négatif c’est que nous n’avons pas réussi à régler les conflits gelés. Au contraire, la situation s’est aggravée avec l’occupation de territoires et la reconnaissance de leur indépendance par la Russie et, de facto, un isolement beaucoup plus grand de ces régions. C’est le point le plus difficile pour la Géorgie qui continue, quasi quotidiennement, à obérer notre action.

On dit souvent que la société géorgienne est polarisée. La dernière campagne présidentielle a été très rude. Comment dépasser cette situation ?

Nous avons toujours été une société très politisée, libre de penser. Nous avons cet héritage que l’on constatait déjà à l’époque de l’Union soviétique. A cela s’est ajoutée une polarisation qui n’est pas aujourd’hui propre à la Géorgie et que l’on retrouve partout, aux USA notamment. C’est le fait des réseaux sociaux, des tensions du monde moderne avec des choix de plus en plus radicaux.

Personne n’est plus intéressé par le chemin du milieu.

Dans le cas géorgien il y a bien sûr eu une part d’action de la Russie, avec l’usage du soft power qui consiste, dans tous les pays du pourtour, à accentuer ces clivages, par le biais de fake-news notamment. C’est dans leur stratégie proprement dite d’accentuer les tensions, en les poussant à l’extrême-

Un vrai enjeu pour le pays, et pour moi, c’est la réconciliation et le dépassement de ces clivages très brutaux pour réussir à travailler ensemble. Cela ne veut pas dire que l’on va tous être du même avis et que l’on va dépasser les partis mais il nous faut réussir sur certains sujets.

Ce qui est paradoxal, c’est que si l’on prend les sujets un par un, ce que j’essaie de faire, il y a de très fortes convergences de vue, sur l’Europe, l’Otan mais aussi concernant les besoins de transformation de la société géorgienne. Par exemple en termes de travail temporaire des migrants. Si on prend chaque thème il n’y a pas de grandes différences et même un assez grand consensus de la société géorgienne.

Concernant la question des zones occupées et de la relation avec la Russie la seule différence avec ceux que l’on appelle les « pro-russes » – et qui ne sont d‘ailleurs pas véritablement pro-russes – est qu’ils considèrent qu’il faut dialoguer alors que les autres, moi y compris, considérons qu’on ne peut pas rentrer dans un dialogue tant que nous avons des territoires occupés. S’il n’y a pas un signal des autorités russes que les lignes vont bouger, ni de signe de la part des alliés – américain ou européen – il me semble inutile d’aller seul à Canossa. Je ne vois pas où cela peut nous mener de discuter avec Poutine alors que ses actions sont de plus en plus raides. En tant que diplomate je considère que le dialogue est toujours la solution à laquelle on ne peut pas se refuser si on veut obtenir des résultats. Mais encore faut-il qu’il y ait le contexte et les éléments essentiels – je ne parle pas de préconditions – faisant imaginer que cela va bouger.

Aujourd’hui il est donc totalement inenvisageable d’imaginer un rétablissement des relations diplomatiques ?

On ne peut pas rétablir des relations diplomatiques comme ça. Il faut un préalable. Il peut y avoir des discussions informelles mais même pour ça il faut savoir que cela va donner quelque chose, la population doit considérer qu’on ne lâche pas des principes pour rien !

Qu’est ce qui, d’après-vous, explique que la Russie continue de s’enferrer dans cette stratégie de tension et de déstabilisation de ses voisins ?

C’est tout simplement un manque d’imagination. Ils continuent à mener la politique impériale puis soviétique du diviser pour mieux régner avec l’objectif de ne pas abandonner la moindre parcelle de terrain. Ils n’ont pas de politique de rechange.

La nouveauté ce sont l’usage des fake-news mais ce ne sont jamais que des réajustements d’une même stratégie qui est : « je suis encerclé, je n’ai qu’une seule possibilité : de dominer, de diviser, éventuellement d’occuper. Je ne connais pas les instruments qui existent dans la politique internationale qui sont l’influence économique, les rapports amicaux qui permettent de stabiliser aussi efficacement sinon plus le pourtour ». L’UE est un modèle autre.

Une question un peu plus personnelle. Votre arrière-grand-père a été proche du premier gouvernement géorgien pendant la courte indépendance du pays en 1918-1921. Il avait mené la négociation d’accords avec les Turcs avant de devoir fuir l’arrivée des bolcheviks. Votre élection est en quelque sorte une formidable revanche sur le destin. Dans quel état d’esprit avez-vous vécu votre investiture ?

C’est un moment très émouvant, où l’on saisit l’importance de l’histoire, où l’on se dit que normalement ça ne devrait pas être possible. L’histoire joue son propre scénario, une revanche positive sur les migrations des parents, des grands-parents, mais pas seulement. C’est aussi la continuité, mon grand-père était un grand homme d’Etat investi dans le domaine économique. Il avait pratiquement a mis sur pied toutes les grandes directions qui aujourd’hui encore structurent l’économie géorgienne. Il a créé le port de Poti, les premiers chemins de fer… Il était un fervent soutien d’un axe commercial Berlin-Poti-Chine qui s’opère aujourd’hui.

Dans ce mandat que vous commencez à occuper quelles figures historiques vous inspirent ?

Mises à part les figures géorgiennes, c’est de Gaulle pour la France qui, après une période très chaotique, parvient à refaire le tissu national. C’est un vrai défi pour la Géorgie aujourd’hui. Et en tant que femme c’est Indira Gandhi. Il est important qu’il y ait une femme présidente dans le Caucase et en Géorgie. Même si on imagine parfois que la Géorgie est un pays asiatique, elle renoue là avec une tradition très géorgienne où des femmes ont marqué l’histoire politique, religieuse. Une des raisons de ma victoire était d’ailleurs que j’étais une femme

Quel serait votre rêve pour le pays au terme de vos 6 ans de mandat ?

Accomplir l’entrée de la Géorgie dans l’UE et dans l’OTAN, récupérer les territoires occupés. Le principal c’est que mon mandat soit considéré comme ayant fait avancer la Géorgie et pas reculer !

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