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Je ne pleure pas quand je vois les images des premiers passages de l’Est vers l’Ouest

Written by on 8 novembre 2019

Il y a 30 ans le mur de Berlin chutait – pour ceux qui l’ont vécu c’était un moment exceptionnel – plein d’émotions. Mais cela fait 30 ans et une nouvelle génération est déjà adulte.
Qu’est-ce que cet événement signifie pour les jeunes Allemands, ceux qui ont grandi dans l’Allemagne réunie ? Des jeunes comme vous, Franziska Peschel. Bonjour.

Bonjour Eugène.

Je ne pleure pas quand je vois les images des premiers passages de l’Est vers l’Ouest. Je connais les images, je comprends le bonheur de ceux qui l’ont vécu, mais je ne peux pas ressentir cette joie.

Le mur continue à exister dans les têtes.
Quand j’étais jeune, l’Allemagne de l’Est signifiait pour moi : des immeubles gris préfabriqués, des nids-de-poule, des gens mécontents… C’est mon image des années quatre-vingt-dix.
J’ai grandi à une quinzaine de kilomètres de l’ancien mur, mais ma famille regardait toujours les Allemands de l’Est comme des étrangers.

Cette image était fortement alimentée par les médias : le journal Morgenpost à Berlin titrait par exemple “Déçu et mésestimé – l’homme de l’Allemagne de l’Est.” Aujourd’hui le regard véhiculé par les médias est plus modéré. Mais il semble quand même difficile d’écrire des articles positifs ou même neutres sur les nouveaux lands.
L’image reste, et les nids-de-poule aussi. Même dans toutes les statistiques liées à l’infrastructure, la société, l’économie… : les chiffres comparent l’Est à l’Ouest.

Est-ce que cela est justifié ? Est-ce que les différences sont si grandes ?

Les offices de statistiques ont de bonnes raisons de créer cette opposition.
Le taux de chômage est de 7% à l’Est, 5% à l’Ouest.
Les salariés à l’Ouest gagnent 23% de plus qu’à l’Est.
Le taux des Allemands de l’Est sur les postes à responsabilité est compris entre 0 et 33%, proportion qui varie selon le domaine d’activité.
L’exode rural est beaucoup plus problématique dans les nouveaux lands, à cause d’un manque d’infrastructures, un manque d’opportunités professionnelles.

Ce sont des circonstances qui recréent cette déception.
Beaucoup de personnes sont déçues par la politique de réunification.
Elles ne comprennent pas pourquoi elles gagnent moins à Leipzig qu’à Cologne.

C’est cette déception qui explique en partie le succès de l’extrême droite à l’Est.
Un fait qui encourage le décalage.
Après les premiers succès de l’AFD et de Pegida (“les patriotes européens contre l’islamisation de l’occident”), on associe l’extrême droite à l’Est.

On a vu des manifestations de néonazis très violentes l’année dernière à Chemnitz ; il y a quelques semaines seulement, l’attentat de Halle, aussi à l’Est, nous a effrayés.

Mais dans le débat public il y a un problème : s’il y a un attentat commis par des nazis à Dresden ou à Halle, c’est un problème de l’Est. S’il y en a un à Hambourg, on le considère comme un problème allemand.
L’Allemand de l’Est dans les médias hurle lors des manifestations de Pegida, porte le drapeau noir-rouge-or.

Dans le débat public on a réintroduit le mot Dunkeldeutschland, “l’Allemagne sombre”, pour parler de l’Est.

C’est un mot qu’on avait utilisé avant la chute du mur pour désigner la RDA. Parce qu’il n’y avait pas de lampadaires dans les rues, parce que c’était une dictature. Mais le terme est devenu de nouveau populaire en 2015 pour dénoncer tous ces actes nazis. La police a même déclaré des No-Go-Areas.

Donc, pour ceux de l’Ouest – et ça veut dire pour la majorité des personnes influentes – à l’Est ce sont tous des nazis, des Wutbürger – un autre mot dont on a abusé ces dernières années – des “citoyens en colère” qui votent pour l’extrême-droite parce qu’ils sont frustrés.
Pour les Allemands de l’Est, cette stigmatisation provoque le besoin de se défendre, elle fait naître des solidarités entre ceux qui sont concernés, et donc une identité qui s’oppose à celle de l’Ouest.

Merci Franziska, trente ans après de la chute du mur, la société allemande reste divisée.

Image de Sami Mlouhi


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