Nantes

by Euradio

Current track

Title

Artist

Current show

Programme musical

00:00 06:30

Background

Caisses de grève : le décryptage de Gabriel Rosenman.

Written by on 16 janvier 2020

Caisses de grève, deux siècles de solidarité

Caisse de grève ambulante C.G.T.-cheminots, lors de la manifestation contre la réforme du système de retraites le mardi 10 décembre 2019 à Besançon. Toufik-de-Planoise/Wikimedia , CC BY-NC-SA
Gabriel Rosenman, École normale supérieure (ENS)

Depuis le 5 décembre dernier, on assiste à une véritable floraison de caisses de grève : un site Internet en recense plus de 200, pour un montant total dépassant les 3 millions d’euros – celle de la CGT InfoCom totalisant à elle seule plus de 2 millions d’euros.

Ce phénomène est inédit, surtout dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel, et témoigne, d’une part, de la forte détermination qui permet aux grévistes de « tenir » depuis 36 jours, et, d’autre part, du soutien massif dont ils bénéficient dans l’opinion publique.

Pour autant, les caisses de grève ne sont pas une invention récente : elles sont même aussi vieilles que le mouvement ouvrier. Mais, depuis leur genèse au début du XIXe siècle, elles ont alterné les heures de gloire et les périodes d’éclipse au sein du répertoire d’action syndical : ce destin fluctuant, lié à des mutations sociales, politiques et technologiques, dessine quatre périodes distinctes dans l’histoire du mouvement ouvrier français.

Les caisses de grève se multiplient (InfoCom CGT).

Les premières expérimentations

Les premières caisses de grève remontent aux sociétés de secours mutuel apparues au cours des années 1830 : dans un contexte marqué par l’absence de protection sociale, ces premières organisations ouvrières visaient à mutualiser les ressources pour faire bénéficier leurs membres d’une indemnisation en cas de maladie, de chômage… ou de grève.

C’est par exemple le cas de la « Société du Devoir mutuel » : fondée par les chefs d’ateliers tisseurs lyonnais dans le cadre de leur lutte pour un tarif minimum garanti, elle prévoyait explicitement le versement d’aides financières à ses membres en cas de cessation du travail. Ses dirigeants joueront d’ailleurs un rôle majeur lors des révoltes de Canuts de 1831 et 1834, ces premières irruptions de la classe ouvrière sur la scène politique française.

Bataille dans les rues de Lyon devant l’église de Saint-Nizier, Révolte des Canuts, octobre 1831. Wikimedia

Mais, après l’encadrement strict du mutualisme par Napoléon III (1852), ces sociétés se désengagent du soutien aux grévistes et laissent progressivement la place aux premières chambres syndicales. Organisant surtout des ouvriers qualifiés, comme les typographes ou les bronziers, ces dernières soumettent la solidarité envers les grévistes à un principe de réciprocité : lors des grèves, on se prête de l’argent entre chambres syndicales, à condition de le rendre ou de le prêter à son tour à une autre corporation.

Après la légalisation des syndicats (1884), le mouvement syndical se structure fortement, se dotant même d’une « caisse nationale de grève et de résistance » (1893) dont l’idée sera ensuite reprise par la jeune CGT.

Un changement d’échelle

À la fin du XIXe siècle, la morphologie des grèves connaît une profonde transformation. Les grèves sont non seulement plus nombreuses et plus massives, mais elles impliquent également de plus en plus d’ouvriers peu qualifiés et peu syndiqués. Entre 1876 et 1902, les syndicats passent pourtant de 30 000 à 100 000 adhérents. Mais les besoins de financement dépassent rapidement les maigres finances syndicales. C’est pourquoi la pratique de la souscription se généralise alors dans la presse ouvrière et socialiste, malgré certaines réticences à reprendre cette méthode issue de la philanthropie bourgeoise. L’appel au don risque en effet d’enfermer les grévistes dans une position d’infériorité (“la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit”). Et il risque également de mêler l’argent de la solidarité ouvrière avec celui de la charité des classes supérieures, rompant ainsi l’impératif d’« autonomie ouvrière ».

Parmi les journaux ouvriers qui ont ouverts des souscriptions on note notamment le Cri du peuple,ici, la première page du journal fondé par Jules Vallès en 1871). Wikimedia

La pratique de la solidarité financière avec les grévistes se transforme également sous l’effet des avancées technologiques : son périmètre géographique s’étend considérablement grâce au développement du télégraphe et des virements bancaires.

Les premières décennies du XXe siècle se caractérisent ensuite par un fort allongement dans la durée moyenne des grèves – qui culmine entre 15 et 34 jours, ce qui pousse de nombreux syndicats à se doter de caisses de grève permanentes, c’est-à-dire inscrites dans les statuts et abondées par les cotisations des adhérents.

Cette période est également celle des « soupes communistes » : syndicats et mairies socialistes multiplient ces repas collectifs, qui permettent de soutenir les grévistes à la fois matériellement et moralement. Cet essor progressif des pratiques de solidarité avec les grévistes va ensuite connaître une interruption brutale avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Les Soupes communistes à Gouraincourt (Meurthe-et-Moselle) lors des grèves du bassin minier de Longwy en 1905. Louis MOREAU/Région Grand Est

Entre éclipse et institutionnalisation

Dans la France de l’Après-guerre, les syndicats deviennent des organisations de masse reconnues, intégrées et disposant de ressources considérables. Non seulement la grève acquière le statut de droit constitutionnel, mais elle change encore de morphologie, avec la forte diminution de sa durée moyenne – entre un et deux jours – et la multiplication des journées d’action interprofessionnelles massives.

C’est pourquoi la pratique des caisses de grève, qui correspond plutôt à des grèves longues, ne refait surface qu’à quelques occasions, comme lors des grèves de mineurs en 1948 et 1963. Cette période ce caractérise par deux processus contradictoires : d’une part, la quasi-disparition des caisses de grève à la CGT – le soutien aux grévistes étant partiellement délégué à d’autres organismes, comme le Secours populaire ou les mairies communistes – et, d’autre part, leur institutionnalisation progressive à la CFTC puis à la CFDT – avec la création de plusieurs caisses permanentes, au niveau fédéral ou régional, puis leurs fusions successives.

Les années 1970 donnent lieu à une résurgence temporaire des caisses de grève et des pratiques de solidarité financière : les longues grèves du Joint français (1972), de LIP (1973) ou du Parisien Libéré (1975) en sont les exemples emblématiques.

Mais dès le début des années 1980, le mouvement ouvrier recule. Entre 1977 et 1988, la CGT et la CFDT perdent la moitié de leurs adhérents, et le nombre annuel de journées de grève est quasiment divisé par dix. Cet affaiblissement se traduit également par une longue éclipse des caisses de grève, à peine interrompue par un éclair de solidarité envers les cheminots pendant la grève de novembre-décembre 1995.

Un retour par le numérique

Il faut attendre la fin des années 2000 pour assister à un retour durable des caisses de grève. En 2007, les ouvriers de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois remettent ce mode d’action au goût du jour, imités ensuite par une série de grèves longues dans divers secteurs : les postiers des Hauts-de-Seine dans leurs nombreuses grèves départementales depuis 2009, la raffinerie de Grandpuits en 2010, les femmes de chambre de divers hôtels et palaces depuis 2012, les femmes de ménage d’Onet en 2017, à nouveau les cheminots en 2018.

Là encore, les mutations technologiques jouent un rôle majeur, puisque l’immense majorité des caisses récentes prend la forme de cagnottes en ligne : faciles à créer, elles permettent, grâce aux réseaux sociaux, de toucher un public plus large que les traditionnelles collectes au piquet de grève.

Mais le retour des caisses de grève s’explique également par un durcissement des conditions d’exercice de la grève.

D’une part, le besoin de soutien financier augmente car certains conflits ont tendance à s’allonger dans le temps, à la fois du fait de la posture d’inflexibilité affichée par le patronat et les gouvernements depuis plusieurs années, et du fait de leur recours systématique au remplacement des grévistes. Apparaît en effet la création de services dédiés comme le Pool Fac à la SNCF, des plates-formes de type CTED à La Poste 92, clause de mobilité des sous-traitants dans l’hôtellerie et le nettoyage…

D’autre part, la disponibilité à soutenir les grévistes progresse également, car des pans entiers du salariat font face à de considérables obstacles financiers, statutaires et managériaux pour faire grève, et se tournent de plus en plus vers une forme de délégation. N’arrivant pas à faire grève eux-mêmes, ils expriment leur mécontentement en soutenant financièrement les secteurs qui la font.

40 % des donateurs gagnent plus de 2 400 euros par mois

Donner de l’argent pour soutenir les grévistes apparaît désormais à des milliers de salariés comme le seul geste à la fois utile et possible. Le périmètre social de la solidarité financière avec les grévistes s’est en effet fortement élargi depuis les premières expériences de caisses de grève.

Alors que 75 % des dons étaient d’origine ouvrière entre 1870 et 1890, les donateurs actuels de la caisse CGT InfoCom ont un profil social assez différent : 50 % d’entre eux sont syndiqués, et 40 % gagnent plus de 2 400 euros par mois.

Plutôt que de voir dans la participation aux caisses de grève un renoncement à la pratique de la grève, il faut y percevoir la revendication d’une appartenance au même camp social que les grévistes.

C’est même ainsi que le sociologue Pierre Rosanvallon définit les caisses de grève, ces « institutions permettant de socialiser l’action revendicative pour faire de chaque lutte ponctuelle un épisode articulé sur un combat de classe global ».The Conversation

Gabriel Rosenman, Doctorant, CMH, École normale supérieure (ENS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


Reader's opinions

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *