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Agriculture : “Cette crise ne changera pas le secteur du jour au lendemain”

Written by on 29 avril 2020

Des agriculteurs et un appel à l’aide. La crise du Covid-19 a eu pour conséquence directe de mettre les travailleurs qui nous nourrissent dans une situation financière encore plus difficile qu’elle ne l’était auparavant. C’est pour cette raison que plusieurs États membres de l’UE en appellent à la Politique agricole commune (PAC, NDLR) et à certains de ses instruments, pour limiter la casse. Une politique qui de plus est en pleine réforme et pose de nombreuses questions sur le futur de l’agriculture. Pour en parler, nous recevons Vincent Châtellier, ingénieur à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture et co-auteur d’un rapport sur la PAC.

Alors pour bien comprendre la situation actuelle, pouvez-vous, nous expliquer pourquoi la crise du Covid-19 transforme-t-elle et met-elle en difficulté le secteur agricole ?

Je pense qu’il y a deux dossiers par rapport à cette question. Tout d’abord, il faut parler de l’autonomie alimentaire à l’échelle mondiale. Et dans un second temps, la question de l’équilibre offre / demande.

Ce que l’on observe avec le Covid-19, c’est que cela peut conduire à une fragilité accentuée des pays les plus pauvres de la planète, qui sont importateurs net de produits agricoles. Parce que ces pays-là ont besoin d’une fluidité dans le commerce mondial, pour être sûrs d’être approvisionnés au bon endroit, au bon moment. Donc, le risque majeur avec la crise que nous traversons, ce serait un manque de fluidité des échanges. Je rappelle qu’il y a près de 800 millions de personnes qui aujourd’hui souffrent de la faim dans le monde et ce sont ces pays qui sont les plus à risques.

Ensuite, si l’on prend le deuxième problème pour l’Europe : le virus modifie deux choses. L’offre agricole, modestement, et surtout beaucoup la demande. Cet ajustement offre / demande se trouve complètement perturbé. Sur l’offre, il existe certaines productions qui ne vont pas du tout être perturbées par le virus. Si je prends les céréales, par exemple, elles ont été semées il y a déjà longtemps et elles vont être récoltées cet été. Mais pour les productions plus temporaires, avec des récoltes qui se font en ce moment – je pense à certains fruits et légumes -, ce qui peut les pénaliser, c’est un manque de main d’œuvre.

Et puis après, il y a des secteurs où les agriculteurs sont au travail tous les jours. Je pense au secteur du lait, par exemple, qui rentre un peu en crise. Mais alors ici, ce n’est pas parce que l’on a une baisse de l’offre. Au contraire, on a même une collecte qui est très bonne, parce que les agriculteurs sont au travail. La difficulté se trouve dans la demande.

L’explication : on a une augmentation très forte de la consommation à domicile et un effondrement de la restauration commerciale. Il se trouve que ces deux moyens de consommation ne renvoient pas toujours au même type de produits. Prenons un ou deux exemples. On mange plus de pâtes et plus de riz. Mais, on mange moins de volaille, parce que la volaille est aujourd’hui beaucoup consommée en restauration. Les acteurs de la volaille alors vont souffrir d’un manque de demande, tandis que dans d’autres secteurs, on aura, au contraire, des excédents.

C’est pour cela que des nations européennes ont demandé à la Commission de mettre en place des mesures pour venir en aide aux agriculteurs, notamment par le biais de la PAC. Mais alors justement, comment les instruments de la PAC peuvent-ils venir en aide aux agriculteurs ?

Ce qui est important, c’est en quoi le Covid-19 va avoir une influence spécifique sur une situation économique qui n’était pour certains pas facile. De nombreux agriculteurs vivent très mal de cette activité, ne gagnent pas bien leur vie. Alors bien sûr, les gouvernements peuvent agir, mais ce qui est très important de noter, c’est que tout ne viendra pas de Bruxelles.

Je pense qu’il faut un effort partagé. D’abord, les pouvoirs publics ont des instruments pour intervenir. Par exemple, l’aide au stockage privé. On a un peu d’excédents, donc il faut effectivement mobiliser les possibilités offertes par les règlements communautaires de recourir au stockage privé, notamment pour le secteur du lait. On peut aussi donner des aides exceptionnelles aux agriculteurs. On peut avancer le programme de financement des aides, les délais de financement des dettes. Donc, il y a beaucoup de petits outils qui existent, mais fondamentalement, tout ne peut pas venir de Bruxelles.

 Il y a deux autres acteurs extrêmement importants pour faire face à la crise. Le premier, c’est les consommateurs, par les choix des produits qu’ils font en magasin. Et puis le deuxième, c’est l’organisation entre les agriculteurs et les entreprises de la transformation.

Pour rester sur la PAC, elle doit être réformée et son budget pour la période 2021-2027 fait beaucoup débat. La Commission doit d’ailleurs présenter sa proposition de cadre financier pluriannuel aujourd’hui et le secteur agroalimentaire s’oppose à toute nouvelle réduction budgétaire. Pouvez-vous nous dire sur quoi portent les discussions de la réforme de la PAC ?

Je dirais qu’il y a trois thèmes principaux. Le premier est à la fois en discussion entre les États membres et au sein de chacun d’eux. C’est la question du ciblage des aides directes. À ce propos, on a le sentiment global que les aides ne sont pas suffisamment ciblées sur les emplois et l’environnement. L’objectif serait de renforcer, un peu, les aides au bénéfice des agriculteurs qui ont des pratiques environnementales vertueuses et qui ont une capacité à créer de l’emploi. Mais il faut le faire de façon modeste, pour leur laisser la possibilité de continuer à vivre de leur activité.

Le deuxième est une question : Faut-il finalement une politique commune ? Où faut-il des politiques nationales organisées dans un cadre commun ? Aujourd’hui, la proposition de la réforme de la PAC actuelle, laisse beaucoup de latitude aux États membres dans l’application des dispositifs de la PAC. Le problème : les États membres n’ont pas toujours les mêmes plans stratégiques nationaux. Ce qui est important, c’est d’abord d’avoir une ambition européenne, afin d’éviter le risque que la PAC redevienne une somme des politiques nationales qui n’auraient pas de cohérence.

Et puis, un troisième point. C’est le lien très important entre l’agriculture, l’alimentation et la santé. Et là, on voit bien que la PAC n’a pas suffisamment fait dans les années passées pour relier suffisamment les trois sujets ensemble. Particulièrement, la question de la place des produits de protection des cultures, comme les pesticides, dans l’agriculture européenne.

Dans les propositions qui sont faites, il faut à la fois être volontariste et être pragmatique, pour que tout un ensemble d’agriculteurs puissent vivre de leur activité et qui, sans la PAC ne peuvent pas l’imaginer, en l’état actuel des prix pratiqués dans le secteur de l’alimentation.

Enfin, pour parler du futur de l’agriculture, on sait que la PAC favorise pour le moment surtout les grandes exploitations. On voit que les comportements des consommateurs changent en ces temps de crise. Pensez-vous que cette crise pourrait permettre de réorienter la PAC vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement et de notre santé ?

Il faut être très prudent pour le moment. Je pense que la transformation de l’agriculture ne se joue pas sur deux mois de crise. La transformation de l’agriculture se joue sur un processus d’une dizaine, voire d’une vingtaine d’années. Les évolutions sont lentes et je rappelle aussi que la crise va avoir pour effet d’appauvrir une partie de la population, qui ne sera pas, après cette crise, à la recherche de produits bio. Aujourd’hui, l’agriculture évolue vers une prise en compte environnementale dans certains secteurs. Tout n’est pas parfait, mais je ne crois absolument pas que la crise que nous traversons est de nature à avoir un effet totalement déterminant, à court terme, sur ce que sera l’agriculture demain.

Je pense que ce qui est important, c’est le mouvement dans la durée. Il faut accompagner les agriculteurs sur le chemin de l’agroécologie en prenant le temps. Ce que je voudrais dire, c’est qu’avant de rêver du ‘grand soir’, il existe tout un ensemble de dispositifs. Aujourd’hui, la PAC permet par exemple d’aider les exploitations, en France, de moins de 52 hectares. C’est ce que l’on appelle le ‘paiement redistributif’. Le gouvernement français ne va pas du tout au bout de ce que le règlement propose.

Alors déjà, utilisons les outils dont nous disposons pour faire de la redistribution au profit des plus petites exploitations. C’est vous dire aussi qu’il y a un certain nombre de tensions et aussi de difficultés économiques qui font que l’on ne peut pas non plus imaginer une PAC qui basculerait de l’un vers l’autre aussi rapidement.


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