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Albrecht Sonntag – Hommage à Helmut Schmidt

L'édito du jeudi 20 December 2018

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management, qui retrouve son créneau habituel du jeudi matin. Pour aujourd’hui, vous m’avez promis quelque chose de calme et rassurant avant les fêtes.

Effectivement, un simple hommage à un grand Européen, à l’occasion du centenaire de sa naissance, le 23 décembre 1918. Il s’agit du regretté Helmut Schmidt, chancelier de la République fédérale d’Allemagne entre 1974 et 1982, disparu il y a trois ans. Quand vous êtes né, Simon, il n’était donc déjà plus aux affaires, mais il a continué à peser sur la vie politique, en tant qu’éditeur et éditorialiste de l’hebdomadaire réputé Die Zeit, et en tant qu’auteur de nombreux ouvrages à la fois intelligents et accessibles au grand public.

Relance :

Dites-moi, Albrecht, à quoi reconnaît-on un « grand Européen » au juste ?

Très bonne question ! Je vais répondre en feuilletant, justement, l’un de ses livres, paru il y a cinq ans seulement, et qui s’intitule « Mein Europa » – « Mon Europe ».

Il ne s’agissait pas d’un ouvrage nouveau à proprement parler, mais d’un recueil de publications et de discours divers sur la construction européenne. Une vie entière de réflexions, depuis son premier article, datant de juin 1948, sur la possible coopération dans une communauté qui n’existait pas encore, jusqu’à une sélection d’éditoriaux et d’essais sur les crises multiples de l’Union européenne en ce début du XXIe siècle.

« Son Europe », cela n’était pas l’histoire d’une relation amoureuse. Avec le réalisme pragmatique qui caractérise les Hambourgeois et que les Allemands aiment à appeler « hanséatique », il soulignait régulièrement qu’il n’était point besoin d’être, je cite, « un idéaliste européen ». Au contraire : il lui semblait parfaitement suffisant de reconnaître que l’Allemagne avait un « intérêt stratégique » de se faire le promoteur d’un processus d’intégration européenne dont elle bénéficiait de multiples façons.

Helmut Schmidt avait une grande admiration intellectuelle et affective pour Jean Monnet qu’il invita à plusieurs reprises, à titre privé, dans la chancellerie pour le consulter sur le destin de l’Europe. Comme Monnet, il était convaincu que les Européens étaient d’abord des êtres « rationnels ». Lorsqu’on lui demanda, à l’occasion de ses 95 ans en 2014, s’il avait un souhait, il répondit : « Mon souhait est que les Allemands comprennent qu’il faut achever la construction de l’Union européenne, et non pas se mettre au-dessus d’elle. »

Alors qu’il avait, en tant qu’homme de l’Allemagne du Nord, une grande affinité naturelle avec la culture et la langue anglaises, il n’oublia jamais ce que la jeune République fédérale devait aux visionnaires français. « En 1950 », écrivit-il dans ses mémoires publiées en 2008, « le plan Schuman m’apparaissait comme une coup de chance immérité pour l’Allemagne ». Et depuis sa retraite de la vie politique active, il ne cessa de rappeler à ses successeurs, de Kohl à Merkel, de ne jamais faire, je cite encore, « rien sans la France ! »

Comme son ami Valéry Giscard d’Estaing, avec lequel il a été lié durant près d’un demi-siècle par une complicité sincère, il céda parfois à la tentation de critiquer le « manque de leadership » des dirigeants européens aujourd’hui. Et avec la liberté de parole de l’homme d’Etat en retraite, il en vint à appeler parfois carrément à un « putsch » démocratique du Parlement européen pour secouer un cadre institutionnel qu’il n’estima plus approprié, et pour contrecarrer ce qu’il appelait les tendances actuelles à la « re-nationalisation » de l’esprit communautaire.

Relance :

Un grand Européen donc, je pense qu’on a tous compris. Qu’aurait-il dit de notre actualité de cette fin d’année 2018 ? Du Brexit, des gilets jaunes ?

Pour quelqu’un qui est allé défendre l’adhésion du Royaume-Uni auprès des travaillistes britanniques avant le référendum de 1975 – dans un anglais parfait et avec beaucoup d’humour british, je vous mettrai un lien YouTube sur le site –

le Brexit aurait certes été un crève-cœur, mais un crève-cœur malheureusement prévisible, inhérent au décalage entre l’auto-perception britannique et la réalité du monde.

Quant aux actuels soubresauts français, je renvoie aux convictions et valeurs profondes de Helmut Schmidt. Pour lui, le plus grand accomplissement de l’Europe de l’après-guerre était l’Etat de providence et qu’il fallait tout faire pour le préserver face aux assauts d’un capitalisme débridé. Les fondements éthiques de son action, il les trouvait dans quelques valeurs apolitiques et non-négociables. « Liberté, justice et solidarité » – c’était sa mise à jour personnelle de l’héritage de la Révolution française, les piliers de « son Europe ». Que la France et l’Europe en soient dignes en 2019, c’est tout ce qu’on leur souhaite.

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