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« L’externalisation » européenne des migrants

Eugène Sandoz 22 February 2019

L’Union européenne est engagée depuis la crise dite des réfugiés de 2015 dans une politique de frein migratoire. Il s’agit de s’assurer que le nombre d’arrivées en Europe de migrants soit le plus bas possible. Pour cela, l’Union européenne a choisi de mener une politique d’« externalisation »  de ses frontières. Pourriez-vous Clotilde Warin vous qui suivez les enjeux de migrations au think tank Confrontations Europe nous expliquer en quoi consiste ce choix de l’externalisation ?

 La politique d’externalisation consiste à confier à des pays tiers, des pays de transit des migrants ou d’origine des migrants le soin de bloquer les migrants. Je voudrais, pour illustrer ce choix, revenir sur un tout récent événement assez emblématique qui s’est déroulé en marge de la conférence de sécurité de Munich cette semaine. La Ministre françaises des Armées, Florence Parly s’est entretenue avec le premier ministre libyen du Gouvernement d’accord national, Fayez al-Sarraj, et lui a promis que la France allait fournir 6 bateaux aux garde-côtes libyens. Cette décision est pour le moins étonnante alors même que le Haut Commissariat aux Réfugiés s’est prononcé contre tout renvoi de migrants secourus en Libye… Et qu’il est certain qu’une fois de retour sur le sol libyen, les migrants se retrouvent aux mains de trafiquants qui sont parfois aussi garde-côtes. Qu’ils sont enfermés dans des prisons ou de centres de détention officieux, rançonnés, torturés…

Vous avez publié pour le compte du think tank néerlandais Clingendael un rapport qui analyse l’impact de la politique migratoire européenne sur les routes. Quelles ont été vos conclusions ?

 Oui, j’ai co-rédigé avec Jérôme Tubiana et Jaffar Mohamud Saneen un rapport intitulé Dommages multilatéraux et qui est consultable en ligne sur le site de Clingendael qui a mis en lumière les dérives cette politique d’externalisation. Je voudrais revenir sur un des principaux résultats de nos recherches. En revenant sur le cas du Soudan même si le rapport analyse aussi l’imapct au Niger et au Tchad.

En 2016, l’UE a choisi d’établir un dialogue de haut niveau avec le Soudan et a mis en place un programme régional chargé de lutter contre les migrations irrégulières. Ce programme « Better Migration Management » a été mis en place par des structures liées aux Etats membres comme l’agence de développement allemande, le GIZ ou encore les Ministères de l’Intérieur anglais, français et italien.

Une coopération s’est donc établie avec le Soudan ?

Oui et ce choix de coopération est d’autant plus troublant que le Soudan est responsable de déplacements de sa propre population et compte trois fronts de guerre civile au Darfour, au Sud Kordofan et au Nil bleu. Le pays compte 3,2 millions de déplacés internes et a engendré 800 000 réfugiés.

Mais depuis 2016 Khartoum a choisi de mandater une unité spéciale, les Forces de Soutien rapides (RSF) un groupe paramilitaire plus connu sous le nom de Janjawids comme… garde-frontières. Les RSF regroupent depuis 2013 les plus loyalistes des Janjawids sous le commandement de Hemmeti, et ce sont ces mêmes miliciens qui se sont rendus coupables d’exactions au Darfour qui sont aujourd’hui chargés de bloquer les migrants.

Alors certes les RSF arrêtent les migrants mais ce blocage est peu effectif. On a pu mettre en lumière que ces milices rançonnent les migrants et sont devenues elles-mêmes des passeurs de migrants.

Le travail a été mené sur le terrain au Tchad et à la frontière Tchad-Soudan et de nombreux recueils de témoignages de migrants arrivés en Europe ont permis de mettre ne lumière ces pratiques. Les migrants sont embarqués dans des véhicules militaires avec des chauffeurs des RSF ou dans des camions escortés par des véhicules aux mitrailleuses lourdes des RSF. Et en Libye ces troupes sont en contact avec des trafiquants libyens à qui ils vendent ces migrants et les condamnent au travail forcé, à la torture. Ces trafiquants sont aussi bien des civils que des milices du Gouvernement d’accord national de al-Sarraj ou de l’armée nationale libyenne du maréchal Haftar.

Comment expliquer de telles dérives ?

Pour l’Union européenne, ce qui prime c’est l’optique de frein migratoire et il prime sur tout : sur les enjeux politiques et sur la sécurité.

Ce choix met l’UE dans une position délicate : le commandant des Forces de soutien rapide, Hemmeti, menace régulièrement l’UE d’arrêter le blocage des migrants s’il ne reçoit pas plus d’argent.

2e point : Cette politique renforce le pouvoir des milices.

Et 3e point : elle légitime aussi un gouvernement celui d’Omar El Béchir qui était jusqu’alors au ban de la communauté internationale puisqu’il est poursuivi au Darfour pour « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité » et « génocide » en raison des exactions commises par ses forces. Mais il devient désormais un interlocuteur respectable.

La politique d’« externalisation » conduit à criminaliser la mobilité, à mettre en danger les migrants, à déstabiliser des régions déjà très instables. Or les migrants continuent de se déplacer surtout lorsqu’ils fuient des exactions et des pays en conflit. Penser qu’on peut stopper la mobilité est une illusion.

Aimez-vous l’Europe ?

Parce que nous oui !

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