Nantes

by Euradio

Current track

Title

Artist

Current show

Programme musical

00:00 06:30

Current show

Programme musical

00:00 06:30

Background

L’incendie à Notre-Dame – Mathieu Garling

Eugène Sandoz 16 April 2019

[PODCAST]

Mathieu Garling, c’est sur l’image de la catastrophe survenue à Notre Dame dont vous nous parlez.

Depuis hier soir, je m’évertue à comprendre le sens politique qu’il nous serait possible de donner à ces flammes de l’enfer qui sont venues engloutir le toit de Notre-Dame-de-Paris.

Je dois dire que c’est un tweet de Carl Bildt — anciennement premier ministre de la Suède, et aujourd’hui consultant pour un think tank européen important —, qui m’a mis sur la piste.

Le tweet, commentant une des nombreuses photographies de la cathédrale en feu, disait : « Cela ressemble à la fin de tout. L’Europe pleure. ».

« the end of everything », ce sont les mots qui viennent à un homme d’Etat européen, pour ainsi dire, à chaud.

A l’heure où les cathédrales brûlent, je crois que le temps est venu de nous rappeler que l’ensemble du débat philosophique et politique européen contemporain s’appuie sur une gigantomachie théologique tout à fait liée à la manière que nous avons d’envisager le destin de l’Europe.

Par gigantomachie théologique, je veux dire que deux rapports au temps et à la salvation nous sont donnés d’expérimenter, et que tout nous pousse à choisir notre camps : celui du progrès ou celui de l’apocalypse.

Ainsi, à une théologie du progrès se figurant le temps comme linéaire et infiniment capable de se déployer par le seul jeu de causes qu’on arriverait plus ou moins à maîtriser ; on a pris l’habitude d’opposer une théologie de l’apocalypse admettant de plus en plus explicitement la fin du monde comme terme proche, et notre situation comme celle où a été atteint collectivement le seuil critique propre à la conversion de toutes les vocations.

Lorsque les progressistes s’en prennent à l’avalanche de désinformation, de discours alarmistes (qu’on préfère dire populistes), ou encore à un certain obscurantisme latent et facile, lesquels menaceraient tout ensemble la démocratie, sa stabilité, ses flux : ils ne font pas autre chose que se situer théologiquement contre l’apocalypse.

Inversement, ceux qui dénoncent dans la mondialisation une course à l’ajustement structurel destructeur des politiques étatiques ou encore le basculement en cours dans le post-humain, ne font pas non plus autre chose que d’affirmer leur rapport intime à la fin du monde, en même temps que l’aveuglement des fanatiques du progrès.

Dans ces histoires de théologie du salut, chacun renvoie l’autre à son fanatisme en même temps qu’à ses passions terrestres, trop terrestres, l’empêchant de percevoir distinctement le destin eschatologique de l’humanité.

Voir une cathédrale millénaire brûler dans ces conditions n’est donc pas tout à fait rien pour nos esprits européens ; et c’est bien ce que le tweet de Carl Bildt dévoilait à mes yeux.

Seulement hier Mathieu,  tout le monde ne pouvait que constater, comme paralysés, la catastrophe.

Oui, c’est un deuxième aspect à tirer du tweet de Carl Bildt : celui-là, homme d’Etat, ne peut rien faire d’autre que se saisir d’une image qui nous est immédiatement collective, capable de souder une communauté mondiale en quelques heures, et de chercher à en tirer un sens également collectif, c’est-à-dire, politique.

Le cas habituel pour ce type de rituel unificateur est la finale de la Coupe de monde de football, associée par excellence au feu d’artifice.

Mais lorsque Paris brûle de feux bien réels, ce que nous obtenons est effectivement une image de la catastrophe.

Vous me direz, nous finissons par y être habitués, aux catastrophes et à leur sanctuarisation, qui font du monde entier une subjectivité unique et plaintive.

Depuis 2015, la ritournelle du « je suis Charlie » a eu le temps de faire le tour du monde et de nous lasser.

C’est vrai, mais la particularité de l’image dont nous parlons ici est sans doute qu’elle ne tient pas du « choc des civilisations », pas plus qu’elle n’a trait à la « responsabilité anthropocénique » de l’homme sur l’environnement.

Ni catastrophe climatique, ni prise terroriste sur nos corps, mais, beaucoup plus simplement : effondrement des choses.

Nous parlons donc d’une image qui nous ouvrirait au langage des choses, et qui viendrait tout à coup nous absorber dans leur propre rapport millénaire au temps.

Choses qui viendraient se signaler à nous par leur dénouement dans l’effondrement.

Et quand je dis « à nous », je veux dire à nous à travers notre actualité séparée et de plus en plus oublieuse ;

actualité des hommes, faite de successions d’intensités événementiels immédiatement lissés les unes par les autres.

 

Il y a chez Walter Benjamin cette idée que l’image autorise à de certains moments un accès fugace mais non moins intime au tout autre.

C’est ce qu’il appelle le « saut du tigre » , ce saut d’un lieu à un autre de l’histoire, reliant entre eux les points éparses d’une constellation de moment vécus, et par-là même survécus, rédimés.

Sous l’action du feu, Notre-Dame s’est dévoilée furtivement comme l’image de notre propre profondeur ;

en même temps que de notre propre détresse à l’idée de sa perte.

 

Effectivement Mathieu, « L’Europe pleure » disait aussi Carl Bildt…

C’est le troisième aspect de son tweet.

La tristesse, les pleurs, les prières mêmes, y compris séculières, les dons votifs des grands capitalistes venus racheter leur salut : tout pousse à penser que notre sens de la déploration ne se perd pas, tandis que les mots, eux, viennent à manquer.

C’est que, comme le disait récemment Emanuele Coccia , la communauté est et ne peut être qu’un être d’image.

Il y a là un fort contraste avec ce qu’est notre ordre politique, où nous passons notre temps à écrire, discuter et ré-écrire des ensembles de mots ayant force de loi parce qu’ils nouent ensemble toujours plus de contrats les uns avec les autres, jusqu’à l’étouffement des plus faibles.

C’est là un autre point cher à Walter Benjamin : il n’est aucune chance que le droit, ou le contrat social si l’on veut, parvienne à enrayer le train des catastrophes et des violences courantes, étant lui-même lié par l’origine à l’imposition violente du pouvoir.

En revanche, par l’image, par les rendez-vous secrets qu’elle organise à travers les souterrains de l’histoire, par le retour de lisibilité de certains gestes historiques qu’elle rend possible, celui de bâtir une cathédrale par exemple, il se pourrait que nous sortions de l’opposition fantomatique entre progressistes et partisans de l’apocalypse, et que nous parvenions plutôt à réparer notre oubli des temps expérimentés par d’autres que nous (ce qui inclut jusqu’aux pierres de nos villes).

Il se pourrait aussi qu’il n’en soit rien, que le président français se contente, comme il le fait si bien, de surfer sur l’apocalypse pour en tirer le meilleur parti ; que l’Europe oublie qu’hier soir l’ensemble des cloches de ses Églises sonnaient le tocsin en choeur, faisant vibrer des cordes européennes jamais si clairement ressenties, et qu’en somme nous continuions à voir les vieilles charpentes de bois s’écrouler lorsque les échafaudages d’acier, eux, tiennent tête aux flammes.

Au moins demeureront les avertisseurs d’incendie.

Aimez-vous l’Europe ?

Parce que nous oui !

More info