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Comprendre la gentrification – interview avec Frank Eckardt

Written by on 24 octobre 2020

Boboïsation, gentrification, muséification ou embourgeoisement – la multitude d’expressions qui vient à l’esprit quand ils s’agit de saisir intellectuellement cette dynamique obscure qui métamorphose les anciens bidonvilles en quartiers huppés, illustre bien la complexité de ce sujet brûlant. Difficile de l’aborder sans rentrer dans la polémique. Mais en interrogeant Frank Eckardt – professeur pour la recherche urbaine sociologique à l’Institut européen pour l’urbanisme à Weimar – nous allons quand même tenter d’en comprendre les grandes lignes. L’objectif de l’Institut européen pour l’urbanisme étant de combiner l’idée du Bauhaus avec l’héritage culturel de la ville européenne, nous allons également saisir l’occasion afin de mieux comprendre le rôle que jouent l’européanisation et la mondialisation dans la dynamique de changement des villes.

Commençons avec les bases : Que comprenons-nous sous le terme Gentrification ?

La gentrification peut être comprise de différentes manières: je la comprends surtout comme un échange continu des populations qui habitent dans un quartier, dans lequel une couche plus pauvre est échangée avec une nouvelle couche, qui elle est plus riche – ce qui change le caractère social d’un quartier et suscite une augmentation des loyers. Cet échange entraîne des désavantages pour ceux qui ne peuvent plus se permettre de payer le loyer dans cette partie de la ville. Ils doivent déménager dans d’autres quartiers, perdent des contacts qui se sont développés dans le quartier au fil du temps, et ils doivent également mettre plus de temps pour se rendre au travail. 

Le processus de gentrification est donc majoritairement marqué par ces deux aspects: le changement de caractère d’un quartier et le remplacement d’une partie de la population par une partie plus aisée.

Sur quel arrière-plan historique se jouent les phénomènes de gentrification – et quel est leur rapport avec les mutations générales socio-économiques et culturelles depuis les années 1970s?

Le phénomène de la gentrification est étroitement lié à l’érosion d’une partie de la classe moyenne à laquelle on a assisté au cours des dernières décennies. Notamment de celle qui se constituait des ouvriers qualifiés. La production de masse de la période de l’après-guerre est devenue de moins en moins rentable économiquement et ne pouvait plus fournir le même niveau d’emploi. Beaucoup d’ouvriers qualifiés ont perdu leur travail et se sont vus contraints de quitter leur logement. De plus, la désindustrialisation a été accompagnée par un assouplissement du marché de travail et la perspective de rembourser une maison dans l’espace de plusieurs décennies s’est ainsi dissipée. 

Dans les pays anglo-saxons cette transformation s’est faite beaucoup plus vite qu’en europe, où l’État-providence a amorti le processus souvent radical qui suit la perte de l’emploi. Ainsi, nous avons connu des processus de gentrification plus lents en Europe, qui sont devenus empiriquement visibles surtout à partir des années 2000. 

La gentrification est donc étroitement liée à l’évolution des fondements socio-économiques de la société. Néanmoins, celle-ci ne l’explique pas complètement. Il y a aussi un changement culturel qui joue un rôle. Aujourd’hui, le motif de s’installer dans les centres-villes est bien plus présent qu’il ne l’était il y a quelques décennies. Alors que dans les années 80 et 90, la vie dans la banlieue – loin des lieux de travail – était généralement bien connotée, nous voyons aujourd’hui davantage des efforts à réconcilier la vie professionnelle avec la vie privée. Cela a engendré une revalorisation de la vie en centre-ville où les distances à parcourir entre les lieux de travail, des loisirs et les magasins sont plus courts. S’ajoute à cela la conscience écologique accrue. 

Existe-t-il un lien entre la mondialisation contemporaine du marché de travail et la transformation des villes?

Jusqu’aux années 80, la manière dont les villes se commercialisaient ne jouait pas un rôle majeur pour attirer les investissements et la main-d’oeuvre qualifiée. Depuis, les investisseurs, les universitaires, les artistes, les étudiants, les touristes sont à la fois devenus beaucoup plus importants pour l’économie locale et plus mobiles. Une certaine visibilité parmi eux est donc désormais inéluctable pour attirer ces groupes. Leur absence aussi bien que leur départ représente dorénavant une menace économique pour les villes.

À partir des années 1990, on assiste donc à une intensification du marketing urbain qui se fait davantage sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte il est intéressant de voir que les villes s’y commercialisent de plus en plus à travers des aspects reconnaissables par la communauté mondiale. Elles essayent de mettre en évidence des aspects qui plaisent au groupe cible de jeunes universitaires, artistes, investisseurs et créateurs culturels. Et de véhiculer une atmosphère d’urbanité globale – qui doit néanmoins toujours rester unique pour se démarquer. La brûlerie locale, la bière artisanale et d’autres caractéristiques spécifiques à la région doivent mettre en exergue la singularité de la ville.

Si l’on analyse le changement de l’espace public – qui représente quelque chose comme le salon d’une ville – et la gamme de services qui y sont offerts, on peut très clairement y observer une uniformisation. Prenons l’exemple des cafés avec terrasse. Dans les centres-villes allemands des années 80, les cafés avec terrasse étaient plutôt rares, aujourd’hui ils y sont omniprésents.

Un autre exemple de l’influence de la mondialisation sur le changement des grands villes sont les attentes qu’ont les habitants envers leur quartier. Si – en tant que salarié – je dépends d’un marché du travail mondialisé et assoupli et si je sais que je ne resterai en ville que pour mon prochain “projet” – c’est-à-dire pendant quelques années – et que ce n’est qu’une escale – alors ma relation avec mes voisins va changer. Dans les cas extrêmes, le quartier devient alors une coulisse, une galerie devant laquelle je me présente en consommant. Mais je suis beaucoup moins disposé à endurer des conflits et à en résoudre. Pourtant, la négociation et le fait d’endurer des conflits ensemble créent en règle générale une relation complètement différente entre les voisins et les gens d’un quartier.

Merci Frank Eckardt.


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