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Louise Weiss, un monument de l’Europe – La chronique de Quentin Dickinson

Écrit par sur 25 mai 2022

Cette semaine, Quentin Dickinson, pas de politique, car vous voulez évoquer pour nous un bâtiment qui se dresse au bord de l’Ill, cette pittoresque rivière qui baigne les vieux murs (et les autres) de Strasbourg …

Inauguré en 1999, ce vaste bâtiment strasbourgeois s’est d’abord banalement appelé IPE-4, décryptez : Immeuble du Parlement européen n° 4. Heureusement, il a été rattrapé par l’usage des institutions de l’UE, qui consiste à conférer le nom d’un illustre Européen (de préférence mort, la seule exception à ce jour étant Jacques Delors) à leurs principaux édifices situés à Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg. 

Mais revenons à IPE-4, désormais devenu Immeuble Louise-Weiss. Hélas, sa nouvelle appellation allait rapidement succomber à une autre manie de l’Union européenne, laquelle impose une abréviation, à trois lettres seulement, de l’intitulé officiel de tous ses immeubles.

Ainsi, Paul-Henri-Spaak, par exemple, est-il réduit à PHS ou Altiero-Spinelli à ASP, rien à y redire sans doute  – mais alors, qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête des élus et des fonctionnaires du Parlement européen qui ont choisi de raccourcir Louise-Weiss en LOW, L.O.W, vous avez bien entendu, LOW, comme ‘bas’ ou ‘insignifiant’ en langue anglaise, idiome pourtant compris (certes à des degrés divers) au sein des institutions européennes ? Du haut de ses soixante-douze mètres, cet édifice est tout, sauf bas – il est même le quatrième bâtiment le plus haut de la capitale euro-alsacienne. De même, Louise WEISS, qui lui prête son nom, était tout, sauf insignifiante.

Mais qui était donc cette Louise Weiss ?

Louise est l’aînée de fratrie dans une vieille famille alsacienne ; protestante par son père, ingénieur des Mines, et juive par sa mère dont les ancêtres sont allemands et tchèques. Baignée dans un milieu aisé et intellectuel, elle connaît, adolescente, sa première rébellion : ce sera contre son père, opposé aux études supérieures pour les filles, mais qui sera impuissant devant Louise, bientôt agrégée et diplômée de l’Université d’Oxford.

Infirmière volontaire pendant la Grande guerre 14-18, elle renonce ensuite à l’enseignement, et la voilà journaliste polyglotte, spécialiste des relations internationales, fascinée par la recomposition de l’Europe centrale à l’issue de la guerre, et installée à Paris.

Son obsession, c’est de rendre impossible la répétition des hostilités, en liant Allemands et Français par des projets économiques concrets – une ambition alors vouée à l’échec, mais dont s’inspireront vingt-cinq ans après Jean Monnet et Robert Schuman, en lançant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier.

Mais Louise Weiss ne fut pas qu’une militante de la paix construite : très tôt aussi, elle s’engagea parallèlement dans une lutte acharnée en faveur des droits électoraux des femmes, en s’inspirant du mouvement des Suffragettes qu’elle avait connu lors de ses études en Angleterre. En 1936, elle refuse le poste ministériel que lui propose le Front populaire, au motif qu’elle « souhaite être élue, et non nommée ».

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ruine ses espoirs, et elle se consacre tant bien que mal à des actions humanitaires, tout en participant à la Résistance et à la presse clandestine. Et c’est la journaliste qui suivra sur place les procès de Nuremberg.

Tantôt globe-trotteuse, réalisatrice de reportages filmés, tantôt militante (on lui doit à Strasbourg l’Institut des Sciences de la Paix), elle crée un prix annuel décerné à celles et à ceux qui auront contribué à l’édification d’une Europe plus unie.

Louise Weiss nous a quitté il y a bientôt quarante ans.

Et vous avez eu l’occasion de la rencontrer, je crois ?

En effet, et ce sont des moments que le journaliste débutant que j’étais alors n’oublie pas : Louise Weiss a été au nombre des tout premiers députés européens élus au suffrage universel direct en 1979, et j’ai eu le privilège (immérité) de couvrir pour France-Inter la session inaugurale à Strasbourg qu’elle présidait en qualité de doyenne d’âge. À quatre-vingt-six ans, elle restait l’insoumise généreuse et réaliste, au jugement instantané – et au verbe au besoin acerbe.

Vous conviendrez que ce n’est que justice qu’un bâtiment européen d’aujourd’hui porte toujours son nom.


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