Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons pour discuter d’un sujet d’actualité européen : les bandes de radiofréquences pour les satellites de communication.
Ça n’est pas aussi captivant qu’un lancer de fusée quand on entend le terme, mais c’est un détail technique absolument essentiel pour la souveraineté des États et la viabilité commerciale des opérateurs de satellites de communication, les bandes spectrales et l’orbite qui leur sont alloués.
De la même manière qu’une radio émet sur une certaine fréquence pour ses auditeurs, ou qu’une chaîne de télévision a un numéro alloué, beaucoup de satellites émettent les informations en ondes radio –et non pas par laser, on en parlait dans notre épisode 66 sur les communications sécurisées– sur une bande de fréquence qui leur est propre. Et les satellites, pour limiter les risques déjà importants de collisions, sont également cantonnés à certaines orbites –donc altitudes– bien précises.
Et les places sont chères pour éviter les brouillages, la bande Ka, utilisée pour les télécommunications spatiales, s’étend en émission de 27,5 à 31 GHz et en réception, de 17,3 à 21,2 GHz. Et la bande conventionnelle s’étend de 1 à 10 GHz.
Ces emplacements et bandes de fréquence sont attribués par l’UIT, l’Union Internationale des Télécommunications, par le biais de l’État où est basée l’entreprise. L’Union européenne et ses États-membres ont donc des fréquences qui leur sont réservées ?
C’est ça, les opérateurs européens ont une bande conventionnelle à 2 giga hertzs qui leur est réservée par l’Union Européenne, un tiers pour la future constellation IRIS², et les deux autres tiers à répartir à des opérateurs européens. Et l’annonce en mai 2026 a hérissé les plumes de Viasat et Space X, deux opérateurs américains. Surtout que Viasat utilise pour l’instant la bande en question pour le système d’aviation européen, qui lui avait été attribué en 2009 et qui arrive à expiration en 2029. Ils espéraient qu’elle serait renouvelée ; et puis toutes les raisons sont bonnes pour les Américains de menacer l’Europe de représailles en ces temps de tensions.
Quelle a été la réponse de Viasat et Space X à cette annonce ?
Ils n’ont pas encore déposé de recours –si tant est qu’ils le feront– pour contester la décision, mais le directeur de la FCC, l’agence fédérale américaine des télécommunications, a ouvertement menacé l’Europe de représailles en accusant l’UE de favoritisme pour ses propres entreprises.
En dépit de la réaction assez prévisible des Américains, c’est une décision intéressante au niveau européen, parce qu’elle montre que l’Europe se positionne sur des bandes de fréquences, et donc gagne en souveraineté là où les constellations satellitaires de communication étaient jusqu’ici essentiellement américaines et chinoises.
Viasat est perdant dans cette décision, mais en quoi Space X est concerné ?
L’entreprise d’Elon Musk voulait récupérer une partie de la bande pour émettre avec sa constellation Starlink directement vers les terminaux utilisateurs. Sauf que l’Europe réagit de plus en plus aux pratiques abusives de Space X, qui a d’abord été considéré comme un sauveur pour les communications en Ukraine au début de la guerre, avant de jouer un double-jeu de manière pas très discrète.
Elon Musk avait rapidement voulu interdire à l’Ukraine d’utiliser la connexion internet fournie par Starlink pour effectuer des frappes de drones.
Oui, et en plus, Starlink est utilisé par des terminaux russes ! Là où les sanctions économiques pleuvent sur la Russie, Space X fournit en connexion internet et en communication les deux côtés du conflit !
L’Union européenne hésite décidément de moins en moins à prendre position sans ménager l’allié américain.
Au vu de l’interdiction émise par l’administration Trump début juin 2026 d’interdire l’accès à tout non-Américain à certains systèmes numériques d’IA sous couvert de sécurité nationale ; on est dans une logique où les États-Unis poussent de toute façon l’Europe à développer sa propre souveraineté numérique, et donc à exploiter pleinement les fréquences satellitaires dont elle dispose pour les capacités numériques qu’elle doit développer.
C’est sans doute trop cohérent pour être compris par l’administration Trump ; mais en coupant les accès de ses anciens alliés aux technologies essentielles à la sécurité économique, numérique et militaire européenne, il ne faut pas s’étonner après que l’Europe ne fasse plus de cadeaux aux entreprises américaines.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.