Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons pour un épisode de La guerre des étoiles consacré à la défense européenne. Vous évoquiez dans notre épisode sur la dépendance européenne à la défense américaine le programme de l’Oeil d’Odin ?
Absolument, trois programmes – Oeil d’Odin, JEWEL et TWISTER– sont entrelacés sur les projets spatiaux d’alerte avancée. Pour rappel, ce sont des programmes qui visent à placer des satellites en orbite terrestre pour détecter, alerter, et déclencher une réponse rapide à des tirs de missiles —balistiques et/ou hypersoniques— ennemis visant les territoires alliés.
L’Oeil d’Odin, qui est le résultat d’un acronyme tellement capillo-tracté que ça ne vaut même pas la peine d’être expliqué, est un projet à 1 milliard d’euros largement financé par le FED (Fonds européen pour la défense). Et son but est de fournir à l’Union européenne un système de détection et d’alerte avancé depuis l’espace. Il est mené conjointement avec le programme strictement franco-allemand JEWEL ; et ces programmes devraient permettre d’avoir un à deux satellites géostationnaires, donc en très haute orbite terrestre, comme les satellites Galileo, deux satellites par pays impliqué, qui permettraient un flux de données en temps réel.
Comment une alerte peut être avancée ?
Le Ministère des Armées définit l’alerte avancée comme ce qui “permet de détecter le lancement d’un missile, d’en suivre la trajectoire tout au long de son vol, de transmettre les données en temps réel aux centres de commandement, afin de déclencher des contre-mesures adaptées, y compris l’interception si elle est possible.”
Concrètement, la partie spatiale de cette architecture détecte à l’infrarouge la chaleur dégagée au lancement d’un missile ; et donc détecte plus tôt la menace que les radars au sol, qui vont surtout suivre la trajectoire des missiles grâce aux perturbations de fréquences qu’ils détectent. Les satellites permettent aussi, accessoirement, de connaître précisément l’emplacement d’où origine le tir de missile, et donc qui attaque —et potentiellement, par conséquent, contre qui rétalier.
Et le troisième programme, TWISTER, qu’en est-il ?
TWISTER, le Timely Warning And Interception With Space-Based Theater Surveillance, qui malgré son nom anglophone est coordonné par la France, c’est le projet qui dans un certain sens est à l’initiative des autres.
C’est un projet établi en 2019 qui vise à identifier les menaces présentes et futures pour l’UE, et à développer des outils et infrastructures pour y répondre. Et c’est là que TWISTER a clairement identifié les missiles balistiques en 2019 et le besoin de développer un système d’alerte avancée depuis l’espace. Mais TWISTER a aussi identifié un besoin qui peine plus à être atteint par l’UE : un intercepteur endo-atmosphérique –mot compliqué pour dire qu’on parle d’espace aérien plutôt que spatial. C’est donc du SCAF, le système de combat aérien du futur, dont on parle, parce qu’il ne suffit de détecter une menace pour l’éliminer, il faut pouvoir disposer d’un système de défense aérien. Et le SCAF est un projet franco-allemand qui va de débâcle en guerre d’égo depuis des années, et qui est la pierre manquante à l’édifice TWISTER dont sont nés JEWEL et l’Oeil d’Odin.
La Serbie a récemment communiqué sur l’achat qu’elle a fait auprès de la Chine de missiles hypersoniques ; l’Iran menace Chypre et les bases militaires de l’UE et du Royaume-Uni dans le contexte de l’opération israélo-américaine au Moyen-Orient. Ne parlons même pas de la Russie qui presse l’Ukraine aux portes de l’Europe. Les menaces ne sont pas juste multiples, elles sont imminentes. Est-ce que malgré ces retards, l’Europe a une chance ?
Il y a eu ces dernières années une vraie prise de conscience du manque de matériel, d’équipements, de systèmes à dispositions pour défendre la souveraineté territoriale et démocratique de l’Union européenne.
C’est une problématique qui s’étend aussi aux moyens humains et aux normes d’entraînements, qui concernent toute la chaîne de commandements. Et c’est une faiblesse qui est présente dans toutes les armées européennes, donc qui entrave d’autant plus l’interopérabilité des armées européennes dans un cadre strictement européen ou otanien.
Donc il y a aussi de plus en plus d’exercices interarmées, qui ne sont pas nouveaux, mais qui ont beaucoup perdu de leur symbolique pour s’ancrer dans des objectifs plus concrets et urgents. Un bon exemple est celui d’Orion 2026, un exercice interarmées de préparation à un engagement de haute intensité. Haute intensité doit être compris ici comme la mobilisation de multiples secteurs et facteurs, y compris numériques et spatiaux. Donc c’est un exercice en cours depuis le 8 février et jusqu’au 30 avril, qui mobilise des moyens militaires et civils, y compris des usages de l’IA à des fins de défense et les champs informationnels, donc notamment la lutte contre la désinformation et les manipulations étrangères.
Nous sommes réellement sur le pied de guerre.
Malheureusement oui, à voir si en sortant d’Orion 2026, ce sera un pied mieux préparé.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.