L'édito européen de Quentin Dickinson

"L’offensive russe dépasse d’ores et déjà le cadre strictement militaire" - Quentin Dickinson

 "L’offensive russe dépasse d’ores et déjà le cadre strictement militaire" - Quentin Dickinson

Vous avez, je crois, eu l’attention attirée par trois événements récents ?

Le 20 août dernier, le Centre hospitalier de CORBEIL-ESSONNES en Région parisienne subit une attaque informatique d’envergure, assortie d’une demande de rançon démesurée, que l’établissement ne peut ni ne veut acquitter. Les auteurs de cet apparent rançongiciel mettent leur menace à exécution, et déchargent une partie des données détournées sur le Dark Web, la ‘face sombre’, ou plutôt la zone de non-droit absolu de l’Internet. Pour ce faire, il fallait une connaissance approfondie des sécurités informatiques de l’hôpital et des moyens de les contourner.

Et le deuxième ?

Le 26 septembre, les autorités maritimes de la Mer baltique constatent d’importants dégagements de gaz au large de l’île danoise de BORNHOLM. Les gestionnaires des gazoducs Nord-Stream 1 et 2, qui appartiennent au groupe russe GAZPROM, signalent une subite chute de pression dans ces installations, qui relient la Russie à l’Allemagne. Le Centre suédois de Sismologie annonce que plusieurs ondes de choc sous-marines, fortes et successives, ont été enregistrées. L’enquête établira que les deux gazoducs parallèles, hors-service pour cause de guerre en Ukraine, ont été percés au moyen de puissants explosifs. Pour ce faire, il fallait une connaissance approfondie du réseau gazier ainsi que des moyens indispensables au sabotage subaquatique.

Enfin, le dernier ?

Samedi dernier, pendant près de quatre heures, la circulation des trains a été interrompue dans toute la moitié nord de l’Allemagne, soit environ un tiers de la superficie du pays. L’enquête démontrera que deux câbles de télécommunications ferroviaires, situés à 540 kilomètres l’un de l’autre, avaient été volontairement sectionnés simultanément. Pour ce faire, il fallait une connaissance approfondie des réseaux privés de communication de la Deutsche Bahn.

En mettant bout-à-bout ces trois incidents récents, il est difficile de ne pas les rapprocher de l’invasion russe en Ukraine. La Russie coche toutes les cases : elle a intérêt à démontrer qu’elle peut frapper chez nous où elle veut, quand elle veut. Et elle possède les connaissances et les forces spéciales parfaitement en mesure d’exécuter des opérations comme celles-ci.

Ce que vous suggérez, c’est que la guerre sur le terrain en Ukraine est presque secondaire par rapport aux risques d’affrontements dans d’autres domaines ?

Oui, car l’offensive russe dépasse d’ores et déjà le cadre strictement militaire, du moins au sens classique. L’armée russe peut subir revers sur revers en Ukraine, cela n’empêche pas de désinformer l’opinion des pays occidentaux par le biais des réseaux sociaux et d’agents d’influence. De même, démontrer la fragilité des infrastructures gazières, électriques, énergétiques, et de communication des pays de l’Union européenne et de l’OTAN est un objectif aisé à atteindre.

Les observateurs les plus soupçonneux vont plus loin, et s’interrogent aussi sur la simultanéité entre les grèves en France, qui provoquent la rupture d’approvisionnement des stations-services, et les grèves qui paralysent le réseau ferroviaire au Royaume-Uni. Sauf preuve irréfutable dont je doute qu’on puisse la produire dans l’immédiat, moi, je resterai poliment dubitatif à cet égard – même si les syndicats français et britanniques en cause entretenaient autrefois des rapports suivis avec l’URSS.

On notera d’autre part que la Norvège, devenue fournisseur d’hydrocarbures majeur de l’UE depuis le début du conflit en Ukraine, met en place en ce moment une surveillance renforcée des gazoducs qui la relient à l’Allemagne et aux Pays-Bas.

Mais ça ne s’arrêtera pas là ?

Assurément, non. La prochaine cible de choix est incontestablement celle du réseau de câbles sous-marins de télécommunications. Il y en a actuellement environ 400 dans le monde, dont une vingtaine relie les deux rives de l’Atlantique Nord. En temps normal, on enregistre une centaine de ruptures de câble par an, qui sont dus à la pêche, au dragage, aux ancres, et à l’activité volcanique. Dans la plupart de ces cas, le trafic est automatiquement routé vers un autre câble et les navires câbliers procèdent aux réparations. Mais le sabotage ciblé d’un grand nombre de câbles entraînerait immédiatement le chaos, notamment dans les marchés financiers du monde entier.

Justement, comment comprendre autrement les manœuvres navales russes, il y a peu, dans les eaux internationales au sud-ouest de l’Irlande, à proximité immédiate de plusieurs câbles d’importance majeure ?

Avec un retard regrettable, les Européens commencent enfin à prendre au sérieux la menace, essentiellement russe, qui pèse sur les piliers-mêmes de notre mode de vie et de notre confort.

Chronique réalisée par Laurence Aubron.