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“Pour les survivalistes, ils sont les élus du monde d’après”

Written by on 22 avril 2020

Depuis le début de la crise du coronavirus, les survivalistes gagnent en visibilité. Ils ont été souvent pris pour des marginaux, voire des fous. Mais parce que eux se préparent depuis longtemps à survivre à une catastrophe, le coronavirus leur donne une légitimité nouvelle. La catastrophe annoncée semble enfin être arrivée.

Bertrand Vidal est sociologue de l’imaginaire à l’université de Montpellier, spécialisé dans l’imaginaire des catastrophes. Il vient nous parler de l’imaginaire survivaliste en ces temps de pandémie.

Une question simple pour commencer : Qu’est-ce que le survivalisme aujourd’hui ?

Le survivalisme désigne une pratique, un mode de vie : la préparation à une catastrophe, à des accidents ou à des possibles pandémies. Un survivaliste va consacrer tout son quotidien dans cette préparation.

Comment le survivalisme est-il né ?

Le terme a été inventé dans les années 1960-1970 aux États-Unis, par un libertarien d’extrême-droite. Son pseudo était Kurt Saxon, le ‘saxon brutal’. Il y évoquait la possibilité de se préparer à des crises. Les angoisses du moment, c’était un réchauffement de la Guerre froide et une attaque sur le sol nord-américain.

Pour Kurt Saxon, il fallait fuir la ville, puisque s’il y avait une attaque, elle allait plus sûrement toucher une ville. Et donc partir à la campagne pour renouer avec les origines, voire se terrer dans un bunker avec un stock de munitions et de nourriture.

C’est cette image d’Épinal que l’on a du survivalisme. Cependant, aujourd’hui cela a bien changé. Il y a toujours l’idée de se retrancher dans les campagnes, mais plus de se terrer dans un bunker en attendant l’apocalypse. Les survivalistes se préparent activement en réapprenant des techniques oubliées. Ce peut être la permaculture, devenir autonome en eau…

Le survivalisme de Kurt Saxon était très axé sur les armes, la protection, tandis que celui d’aujourd’hui prône un retour à la nature. La nature, le passé parfois même, sont une solution aux maux contemporains.

Mais le survivalisme est-il toujours une idéologie de droite ?

À l’origine, clairement oui : Kurt Saxon voulait défendre les ‘WASP’ contre une possible invasion de l’URSS, ou de migrants. Si bien que le livret dans lequel il donnait des conseils survivalistes était édité par le parti nazi américain.

Aujourd’hui, les peurs ont changé. On a beaucoup plus peur de catastrophes économiques, écologiques, qui peuvent toucher tout le monde. L’aspect identitaire a donc changé. Il garde quand même une idée libertarienne : la volonté de vivre loin de tout système de domination, quel qu’il soit. On ne peut donc plus dire que le survivalisme est à gauche ou à droite, on en trouve de tous les bords politiques.

Mais finalement à entendre parler des survivalistes, ils cherchent surtout à se protéger eux, à anticiper tous les risques de catastrophe pour eux, mais on ne les entend pas parler de projet collectif pour sauver toute la société. Les survivalistes sont-ils effectivement individualistes ?

Depuis la crise de 2008, on était dans l’angoisse d’une nouvelle crise économique. Tout le monde pouvait être touché : donc pour le survivaliste, cela ne servait plus à rien d’être préparé, mais tout seul. Beaucoup ont donc essayé de convaincre leur femme, leurs enfants, voire leurs amis et voisins. Parce qu’ils ne veulent pas qu’une fois la catastrophe arrivée, leurs proches deviennent des ‘zombies’, des ennemis à leur propre survie.

Le survivaliste est donc moins axé sur sa survie personnelle, mais sur la survie de sa communauté. Sur les réseaux, on voit aussi les survivalistes s’échanger beaucoup de conseils et astuces de survie.

Mais je connais certains survivalistes qui m’ont dit : ‘J’ai essayé de convaincre mes proches, mais ils ne m’ont pas écouté, ils m’ont pris pour un fou, un parano, et maintenant c’est trop tard : qu’ils crèvent.’. Donc peut-être qu’en situation d’angoisse, on retrouve des réflexes de repli sur soi ; mais c’est normal, tout le monde le fait.

Parlons maintenant un peu plus de la psychologie du survivaliste. De ce qui le pousse à croire en une catastrophe et donc à commencer à s’y préparer. Au fond de lui, désire-t-il que la catastrophe arrive ?

Je pense que les survivalistes se préparent à la catastrophe, au monde d’après, et aussi attendent ce monde d’après. Ils investissent leur argent dans ce monde d’après, déjà. Mais ils développent aussi un imaginaire du monde d’après. Le présent est lourd de problèmes et de catastrophes. Et la catastrophe finale va peut-être permettre de repartir sur de nouvelles bases. Or, comme ils y sont préparés, ils seraient en quelque sorte les élus de l’Apocalypse, les élus de ce nouveau monde.

Assez paradoxalement, ils fantasment mais de manière très pragmatique, très rationnelle : ils ne s’embêtent pas à prier, ils agissent matériellement.

In fine, le coronavirus a fini par arriver. Comment la communauté survivaliste a-t-elle réagi ? La catastrophe tant attendue est-elle enfin arrivée ?

“Ce que j’ai pu voir, c’est qu’ils sont un peu déçus en fait. Ils développaient un grand imaginaire de la catastrophe. La fin du monde, cela allait être la fin de la société de consommation, du système.

Mais quelle est la réalité de cette pandémie ? En finalité, on reste cloîtré chez soi, on utilise la livraison à domicile, on regarde Netflix, on joue à des jeux en ligne, bref, on est affalé sur notre canapé. On n’est pas devenus des survivants du jour au lendemain !

Si la crise du coronavirus les a déçus, les survivalistes se préparent-ils à la prochaine catastrophe ?

Le survivaliste anticipe toujours : il y aura toujours une catastrophe après. Peut-être que certains sont en train d’imaginer le désastre qui va s’en suivre. Je vois que les réseaux parlent des incendies autour de Tchernobyl par exemple.

Merci Bertrand Vidal d’avoir été avec nous aujourd’hui. Rappelons que vous êtes sociologue de l’imaginaire à l’Université de Montpellier, et vous êtes spécialisé dans les cultures survivalistes.


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