La chronique "L'éco, du concept au concret" part d'une idée simple : éclairer l'actualité économique et la rendre plus accessible avec Arnaud WITTMER, une fois par mois.
Aujourd’hui Arnaud, vous voulez revenir avec nous sur la guerre en Iran, et plus particulièrement, revoir un peu avec nous la grille de lecture autour de l’évolution des prix de l’énergie.
Tout à fait ! En réalité, le point dont je souhaite vous parler part de ce qu’on a observé le mois dernier : si l’on regarde l’évolution des prix du pétrole et du gaz naturel depuis le début du conflit lancé par les États-Unis, la hausse apparaît nettement plus rapide que celle qu’on avait observée lors de la guerre en Ukraine.
Et ça, instinctivement, ça pousse à faire une comparaison, d’abord , donc, avec la guerre en Ukraine, mais aussi ensuite avec les crises pétrolières de 1973 et 1979, qui restent la référence absolue quand on parle d'explosion des prix de l’énergie.
Alors sans prétendre éclairer toutes les conséquences du conflit en cours, je pense que recontextualiser ces crises-là peut aider à comprendre les conséquences potentielles.
Par exemple, la première crise pétrolière, en 1973, c'est littéralement celle qui va mettre fin aux Trente Glorieuses, donc cette longue période où les économies développées, encore en train de se reconstruire après la Seconde Guerre Mondiale, avaient bénéficié d'une croissance très forte et d'une hausse continue du niveau de vie.
Mais concrètement, ce choc pétrolier, il démarre comment ? C’est quoi l’élément déclencheur ?
Ça démarre d’un conflit, la guerre du Kippour de 1973, qui oppose Israël soutenue par les Etats-Unis d’un côté, et la Syrie et l’Égypte de l’autre. Les pays de l’OPEP, donc Organisation des Pays Producteurs de Pétrole, qui est composée de la majorité des états de la péninsule arabique, ainsi que du Venezuela, de l’Iran et de la Libye, vont décider d’une augmentation du prix du baril de pétrole et d’une baisse de sa production.
Cette décision va créer un mouvement de panique dans les économies des pays développés, et le cours va grimper en flèche. Malgré la fin du conflit et l’apaisement des relations l’année suivante, le prix du pétrole va rester définitivement plus élevé qu’avant le conflit.
Et du point de vue des économistes ou des États, comment on a interprété ce choc ?
Ce qu’on retient initialement de ce choc pétrolier, c’est que c’est un choc d’offre ; d’un côté, on a la demande, représentée par les économies développées, et de l’autre l’offre, les pays de l’OPEP.
Les pays de l’OPEP forment un cartel, ce qui en économie, représente un ensemble d’entreprises du même secteur, et vont fixer de nouveaux prix plus avantageux. La demande n’arrive pas à s’organiser elle-même, donc les prix augmentent.
Et ça, pour l’économiste Charles Issawi, c’est avant tout quelque chose qui s’est fait dans le temps, sans que les économies développées ne s’adaptent. D’abord, les pays de l’OPEP ont progressivement regagné le contrôle des exploitations d’énergie sur leurs sols, et ont nationalisé les entreprises exploitant le pétrole.
Ce qui leur garantit donc de pouvoir fixer les prix.
C’est ça, d’autant que les pays de l’OPEP sont restés solidaires tout au long du bras de fer entre eux et le reste de l’économie mondialisée.
Ensuite, la production pétrolière des Etats-Unis atteint son pic en 1971, et le pays devient également importateur net de produits pétroliers. Enfin, la demande de pétrole des économies développées, portée par les Trente Glorieuses, explose. C’est ce qui a permis de raffiner l’analyse de la crise pétrolière, en en faisant d’abord une crise larvée de demande, en raison de l’explosion de cette dernière dans les années précédant la guerre du Kippour, et seulement ensuite un choc d’offre, temporaire, pendant le conflit.
Si la Guerre du Kippour a été la raison du déclenchement de l’augmentation des prix de l’énergie, tous les éléments étaient déjà là pour le permettre à une autre occasion.
Pour revenir à aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé ?
D’abord, la plupart des pays ont constitué des réserves de pétrole. Donc avant la pénurie, il y a un temps d’adaptation.
Ensuite, le mix énergétique a profondément changé. La part des énergies fossiles dans l'ensemble des énergies consommées par les pays développés a nettement baissé depuis les années 70. En France d’ailleurs, le déploiement rapide de l’énergie nucléaire civil est une réponse directe aux chocs pétroliers.
Enfin, les équilibres de puissance entre les pays producteurs d’énergies fossiles ont changé, et les Etats-Unis sont d’ailleurs aujourd’hui le premier producteur mondial de pétrole. LAURENCE : Donc si on compare, on est dans une situation moins brutale qu’en 1973, mais davantage que durant la guerre d’Ukraine ?
Pour le moment, oui. En plus, contrairement à 2022 avec l’Ukraine, l’UE n’est pas l’importateur principal des produits énergétiques des pays touchés par le conflit. En l'occurrence, ce sont les pays asiatiques, la Chine et l'Inde en tête, qui importent le pétrole et le gaz issus de la région. La hausse des prix a quand même déjà des effets très concrets : à la pompe d'abord, que les ménages ressentent immédiatement, et pour les secteurs industriels les plus énergivores ensuite, dont les coûts de production vont mécaniquement grimper.
Et il faut garder en tête que le détroit d’Ormuz représente à lui seul 20 % des exportations mondiales de pétrole, et une part significative du gaz naturel liquéfié.
Dans ce contexte, si le conflit venait à s’arrêter, on pourrait s’attendre à un retour rapide à la normale ?
À moyen terme, oui, mais cette fois-ci, les infrastructures pétrolières sont directement touchées par la guerre, notamment frappées par l’Iran pour mettre la pression sur les Etats-Unis et ses alliés.
Là où, à mon sens, la crise d’aujourd’hui est comparable à celle de 1973, c’est dans celle de l’effet domino ; les conditions sont réunies, avec un secteur technologique américain très dépendant des prix de l’énergie, notamment pour l’IA, et l’augmentation des conflits régionaux, pour que la situation soit explosive. D’autant qu’encore une fois, contrairement à il y a quelques décennies, les économies du Moyen-Orient, dépendantes des exportations de pétrole pour leur économie, risquent de s’effondrer rapidement. Les produits pétroliers représentent 80% des exportations de l’Arabie Saoudite, 87% pour le Qatar, et 98% pour l’Irak. Si le conflit s’envenime, les économies locales pourraient finir complètement à l’arrêt.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.