Dans "L'Europe en mouvement", une fois par mois, le Mouvement Européen Paris aborde des idées et des problématiques concrètes sur ce que l'Europe peut pour nous. L'occasion d'aborder les valeurs de l'Union européenne et son idéal.
Pourquoi la défense européenne reste-t-elle si difficile à construire ? Pourquoi les États peinent-ils à mutualiser leurs forces ? À chaque nouveau conflit, la question revient. Et la réponse, elle, tarde encore.
Bonjour Jean-Paul Doguet, vous êtes président de l’association Eurocapitales qui réunit les mouvements européens et les maisons de l’Europe, et spécialiste des questions de défense. Vous connaissez certainement ce chiffre : 63% des Français sont favorables à la création d'une armée commune, selon une étude de la Fondation Jean Jaurès. Pourquoi est-ce si compliqué ?
Je pense que cela repose sur un malentendu. Il y a un accord de principe sur une expression, « armée commune », mais dès qu’on passe au concret, c’est une autre histoire ! Une armée commune cela suppose un commandement commun et un niveau d’intégration entre les armées. Cela suppose aussi une stratégie commune et une standardisation de l’armement. Or beaucoup de pays ont leurs industries nationales.
Est-il vrai que l'Europe pourrait réduire ses coûts de 30 à 40% tout en maintenant ses efforts militaires, grâce, par exemple, à une standardisation des équipements ?
Certainement mais ce raisonnement ne suffit pas. Il fait intervenir une logique trop strictement comptable. Or, quand on achète ou fabrique des armements, il ne s’agit pas d’une simple affaire de coûts/revenus. L’achat de matériel américain est une décision politique qui vise à compléter la loyauté politique par la loyauté commerciale, et à créer chez le fournisseur un intérêt commercial qui s’ajoute au lien politique.
En juin dernier, vous étiez à Helsinki, en Finlande, pour le 26e rendez-vous international consacré à la sécurité et à la défense civile en Europe. Qu’avez-vous découvert, appris là-bas ?
C’est la 4e fois que nos partenaires du Mouvement Européen Finlandais nous accueillent, mais la première fois depuis que leur pays a adhéré à l’OTAN en 2023, conséquence de l’agression russe contre l’Ukraine. La Finlande est très exposée parce qu’elle a une frontière de près de 1340 km avec la Russie et bien sûr une histoire qui n’est pas oubliée, la guerre d’hiver de 39-40. Sur place, nous avons visité un bunker appartenant à la ville d’Helsinki, une ville qui, en 72 heures, peut abriter 135% de sa population. La protection civile est très développée en Finlande : cela remonte aux années 30, et c’est un effort largement porté par la société civile, les municipalités et associations. Chaque année, depuis 1960, il y a un exercice d’alerte, héritage de la neutralité finlandaise. La Finlande a une armée de taille moyenne (280 000 d’actifs) mais participe à l’effort militaire européen. En 2029, le pays vise à consacrer 3% de son budget à sa défense.
Vous êtes professeur de philosophie. Qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la défense ?
Je ne suis pas un spécialiste de la défense, mais un défenseur fervent de la construction européenne, sans naïveté et avec réalisme. Jusqu’à présent, c’était l’OTAN qui assumait l’essentiel des responsabilités au niveau européen dans ce domaine, la souveraineté française étant essentiellement vouée à la seule France ou à ses territoires d’outre-mer. La situation actuelle nous contraint à ne plus nous contenter de cette situation, à reconnaître que la sécurité de la France est européenne, et que la France a une responsabilité spéciale vis-à-vis des pays européens, étant la seule puissance nucléaire de l’UE. Personnellement je pense que nous aurions besoin d’un nouveau traité européen, distinct du traité de Washington, mais aussi des traités européens existants parce qu’il devrait inclure la Grande-Bretagne, la Norvège et l’Islande.
L'opinion publique en Europe reste partagée. Après les méga-feux de cet été, le thème de l'environnement revient sur le devant de la scène. Au détriment de la défense ? Les deux semblent difficilement conciliables.
Ils le sont pourtant. Il n’y a pas à choisir entre les deux. La perception de menaces telles que celles représentées par Poutine, qui ne cesse d’adresser des intimidations aux Européens, de multiplier les provocations ou les ingérences directes dans nos élections, vaut comme un rappel.
Quelle est la principale menace ?
Le seul fait que la Russie mène à nos portes une guerre d’agression néo-impériale nous montre que c’est bien un enjeu, pas le seul bien sûr. Aujourd’hui, c’est bien l’Europe qui est le principal soutien à l’Ukraine et qui y joue sa crédibilité.
Jean-Paul Doguet, merci beaucoup pour cet éclairage.
Entretien réalisé par Christina Gierse du Mouvement européen Paris.
Pour aller plus loin :
Enquête du Mouvement européen « Conscience démocratique fragile et soutien fort à une défense européenne » https://mouvement-europeen.eu/defense-et-securite-europeenne