Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans cet épisode d’Échos d’Europe, Michel Derdevet revient sur un entretien accordé à Confrontations Europe par Jacques Duplessy, directeur du Comité d’Aide Médicale Ukraine. Cette association française soutient les civils ukrainiens depuis le début du conflit, grâce à un réseau de partenaires locaux. À l’approche d’un cinquième hiver de guerre, il alerte sur une situation humanitaire qui se dégrade.
Pourquoi cet hiver s’annonce-t-il comme l’un des plus durs depuis le début de la guerre ?
Alors, la stratégie russe d’attaques en hiver n’est pas nouvelle. Depuis l’automne 2022, la Russie cible chaque hiver le réseau énergétique ukrainien, pour plonger les civils dans le froid et le noir et user le moral du pays. L’hiver dernier, les bombardements avaient privé des millions de foyers d’électricité et de chauffage par des températures glaciales.
Et cette année, la campagne a repris de plus belle. Les attaques russes contre les infrastructures énergétiques ont repris il y a environ trois semaines, avec d’importantes coupures de courant. Le 11 octobre, Donald Trump avait pourtant annoncé une « trêve énergétique ». Selon Volodymyr Zelensky, Moscou a malgré tout visé des installations électriques, pétrolières et gazières depuis.
Ce qui change cette année, selon Jacques Duplessy, c’est l’usure. Une grande partie des réseaux électriques et gaziers datent de l’époque soviétique et les pièces détachées se font rares. Chaque frappe touche donc des installations déjà fragilisées, et l’on craint de plus en plus un véritable blackout.
On observe aujourd’hui une intensification des frappes sur le chauffage urbain. Dans la plupart des villes ukrainiennes, les immeubles d’époque soviétique sont raccordés à des stations centrales. Il suffit d’en toucher une pour priver toute une population de chauffage.
Comment les associations d’aide humanitaire s’adaptent-ils sur le terrain ?
L’association Comité d’Aide Médicale Ukraine travaille sur deux axes. Le premier, c’est la résilience énergétique : générateurs, batteries, systèmes solaires, notamment dans la région de Soumy, frontalière de la Russie et encore peu couverte par les autres acteurs humanitaires. Le second, c’est l’anticipation des déplacements de population, que ses partenaires redoutent aussi importants qu’en 2022. L’association constitue donc des stocks dans des centres d’hébergement.
Mais les conditions se durcissent. Les drones portent de plus en plus loin, et les zones proches du front deviennent difficiles d’accès. Deux partenaires de l’association ont vu leurs véhicules attaqués. Les associations demandent désormais des véhicules blindés. Et la Russie vise aussi les stocks d’aide : depuis l’été, plusieurs entrepôts de médicaments ont été frappés.
Tout cela intervient alors que les dons ont nettement baissé depuis le début du conflit et que les besoins sont sans cesse plus importants.
Quel rôle l’Europe peut-elle jouer ?
L’Union européenne reste le premier soutien de l’Ukraine dans le domaine énergétique, avec plus de 3 milliards d’euros d’aide dans ce secteur depuis 2022. Il y a quelques semaines, lors du Conseil européen, les dirigeants ont fait de la préparation à l’hiver et de la protection des infrastructures critiques une priorité.
Mais pour Jacques Duplessy, l’aide ne suffira pas si l’on ne protège pas le ciel. Il soutient pleinement l’initiative Sky Shield, qui propose que les pays européens s’unissent pour abattre les drones et missiles russes au-dessus de l’Ukraine. Ce serait le moyen le plus direct de sauver des vies et de protéger le réseau énergétique. Or le projet avance peu. Selon lui, les Européens perdent du temps à fixer des lignes rouges, et en matière de défense antiaérienne, c’est toujours « trop peu, trop tard ».
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.