Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans cet épisode d'Échos d'Europe, Michel Derdevet revient sur un article de Nathalie Moulin, autrice associée, publié par Confrontations Europe.
En quatre ans, Giorgia Meloni est passée du statut de menace souverainiste redoutée par Bruxelles à celui de figure incontournable de la scène européenne. L'autrice pose deux questions : comment l'Union a-t-elle intégré la présidente du Conseil italien, et comment ses idées pèsent-elles aujourd'hui au cœur de l'UE ?
Comment Giorgia Meloni est-elle devenue une partenaire respectable aux yeux de Bruxelles ?
Il faut d'abord rappeler que l'inquiétude, en 2022, était bien réelle. Giorgia Meloni a fait ses premières armes au Mouvement social italien, un parti né des cendres du fascisme. Son parti, Fratelli d'Italia, entretenait par ailleurs des alliances solides avec l'extrême droite européenne.
Dès son arrivée au pouvoir, elle a engagé ce que l'autrice appelle une stratégie de « lissage », qui repose sur trois piliers.
Le premier, c'est la stabilité politique. Dans un pays habitué aux gouvernements éphémères, sa coalition dure, ce que l'Italie n'avait plus connu depuis Berlusconi.
Le deuxième, c'est la crédibilité budgétaire. Son premier déplacement à Bruxelles visait à sécuriser les fonds du plan de relance européen. Le déficit public est ensuite passé de 7,2 % en 2023 à 3,1 % en 2025. Mais ce succès est à nuancer parce qu’il doit beaucoup à ses prédécesseurs, et la croissance italienne plafonne encore à 0,5 %.
Le troisième pilier, c'est l'Ukraine. Celle qui voyait encore en Vladimir Poutine un allié jusqu'en 2020 est devenue l'un des soutiens les plus fiables de Kiev. C'est son véritable sauf-conduit à Bruxelles.
Mais l'autrice rappelle que cette normalisation a ses limites. Son discours identitaire devant les militants espagnols de Vox en 2022 montre que le registre radical n'a pas disparu. Les propos racistes et antisémites révélés en 2024 au sein de la jeunesse de son parti vont dans le même sens.
Concrètement, comment l'Italie pèse-t-elle aujourd'hui sur les politiques européennes ?
Avec 28,7 % des voix aux européennes de 2024, Fratelli d'Italia est devenu un pivot au Parlement européen. Giorgia Meloni s'en sert pour exporter son programme.
Le premier terrain, c'est la migration. L'Europe est passée d'une logique de répartition des demandeurs d'asile à une logique d'externalisation des frontières. L'accord italo-albanais en est le symbole. Il coûte cher, plus de 670 millions d'euros d'ici 2028, et les juges en ont fortement limité la portée. Mais il a servi de précédent. Deux textes le prolongent au niveau européen : le Pacte sur la migration et l'asile, appliqué depuis juin, et le nouveau règlement retour, adopté par le Parlement européen. Une pratique italienne jugée radicale devient comme ça une norme européenne.
Le second terrain, c'est le Green Deal. Au nom de la compétitivité, et en s'appuyant sur le rapport Draghi, le PPE s'allie au cas par cas avec les groupes ECR et Patriotes pour l'Europe. Cette alliance a déjà produit trois résultats : le report d'un an du règlement contre la déforestation ; les textes « Omnibus » de simplification et l'assouplissement de la directive sur le reporting de durabilité des entreprises.
Pour l'autrice, la droite radicale n'est plus une simple force de contestation. Elle devient co-pilote de la dérégulation européenne.
Et en Italie même, faut-il s'inquiéter pour l'État de droit ?
L'Italie n'est pas la Hongrie, et il serait excessif de parler de rupture avec la démocratie. Nathalie Moulin décrit plutôt une « érosion démocratique à bas bruit ».
Les signaux sont pourtant là. Le rapport de la Commission sur l'État de droit, publié en juillet, pointe des difficultés sur la liberté des médias, la lutte contre la corruption et l'équilibre des pouvoirs. L'Italie a aussi reculé de sept places au classement de Reporters sans frontières.
Un exemple montre bien le rôle de l'Union. En 2024, le gouvernement a supprimé le délit d'abus de pouvoir. En mars dernier, le Parlement européen a adopté une directive anticorruption qui oblige l'Italie à réintroduire cette infraction d'ici deux ans. Le droit européen sert donc de garde-fou.
Au fond, son slogan de campagne résume sa stratégie : « L'Italie change l'Europe ». Il ne s'agit plus de quitter l'Union, mais de la transformer de l'intérieur. L'article nous laisse avec une question : jusqu'où l'Union européenne est-elle prête à déplacer le curseur de ses valeurs pour composer avec la droite radicale ?
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.