Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Confrontations Europe a publié un article d’Ambroise Fayolle, Vice-Président de la Banque Européenne d’Investissement (BEI), abordant les enjeux à venir pour ce bras financier de l’Union européenne, et son rôle face à deux impératifs majeurs : la transition climatique et la sécurité / défense européenne.
Quelle est la nouvelle orientation des investissements de la BEI en matière de défense et de climat ?
Pour comprendre l’évolution des orientations de la BEI, il faut d’abord rappeler le contexte : la guerre d’invasion russe en Ukraine a profondément modifié les priorités stratégiques de l’Europe. Face à ces tensions, la BEI était jusqu’à récemment limitée à financer des projets à “double usage”, civil et militaire. Aujourd’hui, les critères ont changé : la banque peut financer directement des projets dédiés à la défense et à la sécurité — des infrastructures militaires, des véhicules, des systèmes radar ou encore de la cybersécurité.
Concrètement, cela se traduit par un renforcement massif des financements. Après avoir déjà doublé ses investissements dans le secteur de la défense en 2024, la BEI prévoit de tripler ces engagements en 2025, atteignant environ 3,5 milliards d’euros. Parmi les exemples récents, on peut citer le prêt à la Lituanie pour la construction d’une nouvelle base militaire proche de la frontière biélorusse.
Mais la BEI n’oublie pas son rôle historique : elle reste la Banque européenne du climat. Ses objectifs en matière climatique — par exemple la consécration d’au moins 50 % de ses financements au climat et la mobilisation de 1000 milliards d’euros d’investissements à l’horizon 2030 — sont non seulement maintenus mais renforcés.
Comment la BEI peut-elle concilier les besoins d’investissements climatiques et de défense sans contradiction ?
C’est la question que tout le monde se pose : transition écologique d’un côté, sécurité géopolitique de l’autre. La réponse, telle que présentée par la BEI, repose sur une vision plus large de la résilience européenne.
Dans cette perspective, sécurité énergétique et sécurité générale se renforcent mutuellement : investir dans des énergies propres, améliorer l’efficacité énergétique, développer des réseaux électriques robustes — tout cela réduit la dépendance aux énergies fossiles et diminue simultanément la vulnérabilité géopolitique de l’Europe.
La BEI a même créé un guichet unique “Sécurité et Défense” pour identifier des projets à fort impact croisé : ceux qui renforcent à la fois la sécurité et la réduction des émissions, ou encore qui améliorent la résilience climatique des infrastructures critiques.
En d’autres termes, il ne s’agit pas de choisir entre climat et défense : l’intégration de ces enjeux au sein d’un même cadre stratégique est considérée comme indispensable pour assurer la souveraineté et l’autonomie stratégique de l’Europe.
Quels instruments et leviers financiers sont activés pour faire face à ces défis ?
La BEI utilise l’ensemble de ses outils financiers : prêts directs, financements intermédiés vers les PME, garanties et soutien à la R&D dans les technologies de défense ou de transition énergétique.
Par ailleurs, elle a lancé des initiatives ambitieuses comme TechEU, un programme visant à mobiliser jusqu’à 250 milliards d’euros pour soutenir l’innovation européenne de manière intégrée — du stade de l’idée jusqu’à la mise sur le marché.
Et ce n’est pas tout : pour attirer davantage d’investissements privés, la BEI travaille à renforcer les instruments de garantie, développer des véhicules d’investissement transfrontaliers et promouvoir des obligations vertes comme outil d’épargne durable.
L’objectif affiché est clair : profiter de l’effet de levier des financements publics pour attirer l’épargne privée, élargir le marché financier européen, et ainsi consolider l’intégration économique et stratégique de l’Union.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.