Les femmes ou les "oublis" de l'Histoire

Jacqueline Audry, réalisatrice en pantalon

© Teamcolibri.org Jacqueline Audry, réalisatrice en pantalon
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Avec sa chronique Les femmes ou les "oublis" de l'Histoire, Juliette Raynaud explore "les silences de l'Histoire" (Michelle Perrot) et nous invite à (re)découvrir notre matrimoine oublié, une histoire après l'autre...

Vous connaissez Jacqueline Audry ?

Cette femme en pantalon derrière la caméra fut la première cinéaste à être membre du jury du Festival de Cannes, en 1963. Malgré les millions de spectateur·rices que ses 16 long-métrages attirèrent en salles, la seule réalisatrice du cinéma d’après-guerre ne figure nulle part dans la grande histoire du 7e art français.

Jacqueline Audry naît à Orange en 1908. Son père est préfet, sa mère est issue d’une famille de propriétaires languedociens, son grand-oncle est Gaston Doumergues, un ancien président de la IIIe République.

Sa grande sœur, Colette, écrivaine et dramaturge, est une amie de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Les deux sœurs sont très proches. Colette participe à l’écriture de plusieurs films de Jacqueline ; sa pièce Soledad sert de point de départ au film « Fruits amers » qui remporte le Grand Prix du cinéma français en 1967.

« D’abord j’ai cru que je voulais être vedette, enfin actrice, parce que je croyais qu’il n’y avait que ça dans le cinéma pour une femme. »

Jacqueline commence « bouche-trou », comme elle le dit elle-même ; elle fait un peu tout sur les plateaux. Elle apprend le métier de script, qu’on appelle « script-girl », mais elle veut être metteur en scène (ce métier n’existe pas au féminin). Ce genre d’ambition chez une jeune femme au début des années 1930 est assez singulier et cela fait rire sur les plateaux.

Scripte et assistante à la réalisation pendant une dizaine d’années sur des films signés Max Ophuls, Georg Wilhelm Pabst ou Jean Delannoy, elle réalise son premier long métrage au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Quand elle réalise « Les malheurs de Sophie », elle ne cherche pas à être fidèle à l’œuvre de la comtesse de Ségur, elle tire le fil avec intelligence et imagine la suite : le mariage arrangé de Sophie. Ce premier film porte en lui la signature de l’œuvre de Jacqueline Audry : un regard très moderne – et transgressif – sur l’éducation des filles.

Elle adore Colette, depuis qu’elle a lu L’ingénue libertine à 12 ans, et elle veut mettre en scène son œuvre. Elle réalise « Gigi » en 1949. Cette première de ses trois adaptations des romans de Colette attire plus de trois millions de spectateur·rices.

Elle devient “la Madame du cinéma français” pour la presse étonnée de voir une si petite femme tracer son chemin avec autorité dans un milieu où il n’y a que des hommes. Avec Jacqueline Audry, la question du sexe « derrière la caméra » obsède les journalistes qui n’en reviennent pas qu’elle porte des pantalons.

Dans « Olivia », film inspiré du roman de Dorothy Bussy, elle met en scène un couple de lesbiennes à la tête d’un pensionnat de jeunes filles. En 1950.

Son adaptation du roman de Victor Margueritte « La Garçonne » en 1957 est qualifiée par la critique de « médiocre » car son film explore les troubles dans le genre et va à l’encontre de « ce qui va de soi ».

Dans son film « Mademoiselle Stop, les petits matins » sorti en 1962, Jacqueline Audry s’inscrit dans l’esthétique de La Nouvelle Vague ; elle sort des studios et fait jouer les plus grandes vedettes masculines de l’époque : Pierre Brasseur, Lino Ventura, François Perlier, Gilbert Bécaud… Ce film, c’est l’histoire d’une jeune femme qui veut circuler librement en accueillant les rencontres. Une bombe.

Avec ses films aux allures classiques, elle peut sembler rassurante. Pourtant Jacqueline Audry propose un cinéma transgressif où elle interroge avec audace et (im)pertinence des sujets brûlants : éducation des filles, plaisir sexuel des femmes, féminité, sexualité, harcèlement de rue, liberté. Affranchie du male gaze, elle explore subtilement des destins de femmes qui, à force de volonté, arrivent à sortir des normes corsetées.

Dans ses 16 longs métrages et 2 séries télévisées, les premiers rôles sont des femmes, des femmes diverses, des femmes libres.

« J’en aurais fait beaucoup plus si j’avais été un homme parce que j’ai dû guerroyé un certain temps pour chacun d’eux. »

Réalisatrice populaire, ses films attirent des millions de spectacteur·rices. Pourtant, comme Alice Guy ou Germaine Dulac, elle est ignorée par la critique, la profession et les histoires du cinéma.

Si elle est la première réalisatrice à être membre du jury au festival de Cannes en 1963 et a ouvert la voie aux réalisatrices contemporaines comme Céline Sciamma, elle sombre paisiblement dans l’oubli, cet oubli méthodique qui touche les femmes qui dérangent. Son dernier long métrage, “Le Lis de mer”, tourné en 1969, ne sortira jamais.