Qui tient la machine ?

D'où vient l'IA ? Le sable, l'électricité et les données

Des racks de serveurs à l'intérieur d'un centre de données. © Brett Sayles via Pexels D'où vient l'IA ? Le sable, l'électricité et les données
Des racks de serveurs à l'intérieur d'un centre de données. © Brett Sayles via Pexels

Bassem Asseh travaille depuis plus de vingt ans dans le secteur du numérique. Il est cadre dirigeant d'entreprise spécialisée en intelligence artificielle. Il est aussi expert-associé de la Fondation Jean Jaurès. Bref, il sait de quoi il parle et il a promis de le dire simplement.

Quand on parle d'intelligence artificielle, on imagine quelque chose d'immatériel. On dit même « le cloud », le nuage. On tape une question, une réponse s'affiche. Pourtant l'IA a un corps. Et ce corps est fait de trois éléments très concrets.

Le premier élément, c'est du sable. Oui oui, du sable !

Les puces, ces micro-processeurs qui font tourner l'IA sont en silicium. Et le silicium, on le tire du quartz, donc, en gros, du sable. Et ça, ce n'est pas le plus difficile. Le plus difficile, c'est de graver sur ce silicium des circuits des milliers de fois plus fins qu'un cheveu. Et pour les puces les plus avancées, une seule entreprise au monde sait fabriquer la machine qui grave ces circuits. Cette entreprise s'appelle ASML. Elle est néerlandaise, installée près d'Eindhoven.

Une seule entreprise au monde, et elle est européenne ? On a plutôt l'habitude d'entendre que l'Europe a raté le train de l'IA.

C'est bien pour ça que ça vaut la peine de le dire. Il y a un maillon de la chaîne dont personne ne peut se passer et il est chez nous ! Il est européen !

Regardons la suite. Les puces sont surtout conçues par NVIDIA, une entreprise californienne qui détient, selon certains analystes, à peu près 80 % du marché des puces pour l'IA. Mais NVIDIA ne fabrique rien pour ainsi dire. La fabrication se fait à Taïwan, auprès d'une autre entreprise : TSMC, qui produit environ 90 % des puces les plus avancées.

Résumons : une machine néerlandaise, une puce dessinée en Californie, une usine sur une île à moins de 200 kilomètres de la Chine continentale ! Les entreprises américaines les plus puissantes dépendent d'un territoire que Pékin revendique : elles essaient bien de rapatrier la production en Arizona, mais ça prend des années. La Chine, elle, n'a pas le droit d'acheter les machines ASML ni les plus puces les plus avancées de NVIDIA : Washington le lui interdit depuis 2022.

Personne ne maîtrise toute la chaîne. Et ça rend tout le monde nerveux, ce qu’on peut comprendre.

Deuxième ingrédient, vous disiez. L'électricité ?

Oui. L'électricité. Et là, les chiffres parlent d'eux-mêmes.

Ces puces tournent dans des centres de données : d'immenses hangars de serveurs qu'il faut alimenter et refroidir. Selon l'Agence internationale de l'énergie, ils ont consommé en 2024 environ 1,5 % de l'électricité mondiale. D'ici 2030, cette consommation devrait plus que doubler dans son scénario central, pour dépasser légèrement ce que consomme le Japon aujourd'hui.

Et l'eau ? Parce que ça, on en entend parler. Les centres de données qui assèchent les nappes, les usines qui pompent...

On en entend parler... et il faut en parler. Mais avec précision, parce que c'est là que les raccourcis faussent la réelle compréhension.

D'abord le fait. Fabriquer une puce demande énormément d'eau ultra-pure. TSMC prélève, sur l'île de Taïwan, de l'ordre de 250 000 tonnes d'eau par jour. En 2021, l'eau a été coupée à 74 000 hectares de rizières pour qu'elle aille aux usines.

Maintenant, deux nuances qui changent la lecture.

Première nuance. Prélever n'est pas consommer. Une bonne partie de l'eau qui entre dans une usine en ressort, traitée, et surtout elle est réutilisée. TSMC recycle aujourd'hui de l'ordre de 85 à 90 % de son eau de fabrication. C'est loin d'être anodin : c'est ce qui permet à une usine de continuer à produire pendant une sécheresse.

Deuxième nuance. Avec le temps, l'efficacité progresse. On fabrique aujourd'hui plus de puces mais ce sont des puces plus performantes, avec moins d'eau qu'il y a quinze ans. Dans les usines anciennes de TSMC, la consommation d'eau par tranche de silicium a baissé d'environ 13 % par rapport à 2010. Même logique côté centres de données, dont on mesure l'efficacité hydrique en litres par kilowattheure : un des grands opérateurs américains est passé de près de 0,5 litre par kilowattheure en 2021 à moins de 0,3 aujourd'hui. Et, surtout, de plus en plus de nouveaux centres fonctionnent en circuit fermé, où l'eau tourne en boucle.

Et ne nous racontons pas d'histoires : la demande d'eau de l'IA, elle, augmente bel et bien. Simplement, on refroidit de plus en plus de calcul avec de moins en moins d'eau.

Et le troisième ingrédient ? C'est celui dont on parle le moins, je crois.

Oui. Et c'est nous !

Une IA apprend en lisant et en regardant. Des milliards de pages, de livres, d'articles, de photos. Qui a écrit tout ça ? Des journalistes, des auteurs, des chercheurs. Et puis nous tous. L'avis que vous avez laissé sur un restaurant. Votre réponse sur un forum de parents. La photo de vacances publiée en public. Etc. Etc.

Depuis le 27 mai 2025, un des grands réseaux sociaux américains entraîne ses modèles avec les publications publiques des adultes européens utilisant ce réseau social, sauf pour ceux qui ont fait la démarche de s'y opposer. Chez plusieurs fournisseurs d'assistants IA, vos conversations avec l’assistant IA peuvent aussi servir à entraîner les modèles suivants, à moins de décocher une case.

Sans ces données, les puces et l'électricité ne servent à rien. La matière première de l'IA, c'est ce que nous avons écrit, dit et montré. Et nous l'avons fournie souvent sans le savoir et sans rien toucher directement en contre-partie.

Je ne sais pas quelle serait la bonne réponse à ça. Une rémunération ? Un droit de regard ? Un bien commun à protéger ? La question mérite d'être posée. Et on aura l’occasion d’en reparler à coup sûr...

Tout ça est fascinant... mais au bout du compte, ça change quoi pour nous ?

Le sable, l'électricité, les données. Voilà de quoi l'IA est faite. Mais une machine ne fait jamais rien toute seule : elle le fait à la place de quelqu'un ou avec quelqu’un. Alors le mois prochain, une question beaucoup plus intime : est-ce que l'IA va prendre votre travail ?

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.