Qui tient la machine ?

L'intelligence artificielle, c'est quoi au juste ?

© Matheus Bertelli via Pexels L'intelligence artificielle, c'est quoi au juste ?
© Matheus Bertelli via Pexels

Bassem Asseh travaille depuis plus de vingt ans dans le secteur du numérique. Il est cadre dirigeant d'entreprise spécialisée en intelligence artificielle. Il est aussi expert-associé de la Fondation Jean Jaurès. Bref, il sait de quoi il parle et il a promis de le dire simplement.

Vous tapez un message sur votre téléphone. D'un coup, trois petits mots s'affichent au-dessus du clavier. Vous appuyez. Ça complète votre phrase. Voilà. Vous venez d'utiliser de l'intelligence artificielle. Sans le savoir. Et surtout sans paniquer.

Ce moteur, c'est l'ancêtre simplifié de ChatGPT. Même principe de base, mais ChatGPT utilise une architecture bien plus puissante : il garde le fil d'un texte entier, pas seulement les deux derniers mots tapés.

Attends, tu es en train de me dire que mon téléphone et ChatGPT, c'est la même chose ?

Dans l'esprit, oui. Dans l'échelle, pas du tout. Mais pour comprendre, il faut rembobiner un peu.

Pendant cinquante ans, pour créer une machine « intelligente », on écrivait des règles à la main. Si le patient a de la fièvre ET qu'il tousse, ALORS envisager une infection. Des milliers de règles. Des systèmes utiles mais rigides. La machine ne sortait jamais du chemin.

Depuis quinze ans, on a retourné la logique. On n'écrit plus les règles. On balance des millions d'exemples. Des chats étiquetés « chat », des chiens étiquetés « chien », des milliards de phrases du web. La machine extrait seule des régularités statistiques. Elle ne sait pas ce qu'est un chat. Elle a juste vu assez d'images pour reconnaître la configuration.

D'accord. Mais alors, quand je pose une question à ChatGPT, il ne « pense » pas la réponse ?

Excellente question. Et c'est là que tout se joue.

ChatGPT ne se contente pas de chercher dans une base de données. Et il ne pense pas comme nous. Il calcule, morceau de mot après morceau de mot, la suite la plus probable. Il peut résoudre un problème pas à pas, mais sans aucune conscience de ce qu'il manipule.

Certains chercheurs appellent ça un « perroquet stochastique ». Un perroquet érudit qui aurait digéré des bibliothèques entières, mais sans jamais sortir de sa cage. Stochastique, ça veut dire : qui fonctionne par probabilités.

Petit détail qui change tout. La machine ne lit pas des mots, mais des « tokens » : des bouts de mots. « Intelligence », chez certains modèles, c'est deux tokens : « intel » et « ligence ». Elle calcule des relations mathématiques entre ces morceaux. Résultat : elle peut produire des phrases parfaites, ultra-crédibles, et parfois complètement fausses. Pour elle, le vrai et le plausible, c'est la même chose.

Deux conséquences.

Une IA peut se tromper avec un aplomb parfait. Le texte faux et le texte juste, c'est le même mécanisme. Le ton est assuré, les phrases fluides, et pourtant c'est du vent. On vérifie. Toujours.

Ensuite, une IA n'a aucune intention. Aucune conscience, aucune volonté. C'est un objet statistique, pas un interlocuteur. Le mot « intelligence » fait tout le malentendu. On entend « intelligence », on imagine un esprit. En réalité, il n'y a pas d'esprit. Il y a des probabilités.

Et l'Europe, dans tout ça, elle est où ?

Bonne question. Derrière les probabilités, il y a des cerveaux. Et beaucoup sont européens.

Yann Le Cun, un Français, Prix Turing. Formé à Paris, mais c'est à New York, chez Meta, qu'il a changé l'IA. Demis Hassabis, le fondateur de DeepMind, est britannique. Entreprise née à Londres, milliards posés par Google en Californie. Aujourd'hui, Arthur Mensch, le patron de Mistral, et d'autres — dont l’entreprise où je travaille — construisent des solutions d’intelligence artificielle depuis Pari ! C'est possible, mais c'est un combat. L'Europe forme des chercheurs brillants, mais très vite la Silicon Valley les attire. On sait les faire naître, on ne sait pas assez les garder.

Tout ça tourne grâce à une chose dont on parle peu : la puissance de calcul. Des rangées d'ordinateurs, des puces spécialisées, l'électricité d'une petite ville. Sans ça, pas de ChatGPT, pas de Claude, pas de Gemini. Le mois prochain, on ouvre le capot : le sable, l'électricité et les données. Ça dédramatise tout.

La prochaine fois que votre téléphone vous suggère un mot, rappelez-vous : c'est la même logique de calcul que pour ChatGPT. Et le monde ne s'est pas écroulé.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.