Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !
Aujourd’hui, vous allez nous parler de récentes polémiques autour de la place de la religion dans l’espace public.
Je vais surtout discuter de la proposition consistant à renommer les fêtes de Noël, qui figurait dans un avis du Conseil supérieur de l’éducation du 1er octobre 2025 (il suggérait de remplacer « vacances de Noël » par « vacances de fin d’année »), et des réactions autour de la crèche installée devant la cathédrale de Bruxelles, qui expose des « personnages sans visage », en patchwork (1).
Il y a eu d’autres cas…
Oui, cette année et au cours des années précédentes, y compris au niveau européen lorsque, en 2021, les fonctionnaires de la Commission ont été invités à souhaiter de « Joyeuses fêtes » plutôt qu’un « Joyeux Noël » (2).
Ces polémiques s’inscrivent dans les débats sur la place de la religion dans l’espace public, des débats qui ont également été ravivés à l’occasion du 120ème anniversaire de la promulgation, le 9 décembre 1905, de la loi française de séparation des Églises et de l’État. Mais les échanges autour des deux cas évoqués méritent un petit examen.
Pourquoi ?
Nous pouvons partir d’un commentaire de Stéphane Dufour, professeur en sciences de l’information et de la communication, sur l’affaire du document de la Commission européenne.
Dufour cite un extrait d’une intervention de l’eurodéputé François-Xavier Bellamy devant le Parlement européen, dans laquelle il affirmait que Noël est « le jour où est né le monde dont nous héritons, […] la référence à partir de laquelle nous comptons nos années » (3).
Pour Dufour, cette manière de défendre le nom de « Noël » était fondée non pas directement sur une référence religieuse, en l’occurrence la Nativité, mais sur une référence culturelle :
« L’eurodéputé [prend] soin de ne pas référer Noël à la religion. [Son raisonnement] critique la posture inclusive en montrant que Noël devient une référence commune largement partagée dans le monde qui n’appartient pas aux seuls chrétiens. » (4)
Ainsi, la défense de « Noël » comme dénomination des fêtes de fin d’année n’emploie pas toujours des arguments religieux. Elle peut reposer sur une « référence commune largement partagée », de nature culturelle. Mais tout en s’inscrivant dans une telle « référence commune », le mot « Noël » véhicule également une référence religieuse.
Ce serait une manière indirecte de défendre l’idée que Noël est avant tout une fête religieuse ?
Mais il est aussi possible que ce genre d’argument soit porté par une forme de sécularisation.
Que voulez-vous dire ?
La sécularisation désigne une perte d’influence de la religion dans l’espace public et dans l’espace privé (5). Selon le sociologue Peter Berger, « la religion cesse [alors] de fournir aux individus et aux groupes l’ensemble des références, des normes, des valeurs et des symboles qui leur permettent de donner sens aux situations qu’ils vivent et aux expériences qu’ils font » (6).
La sécularisation est un processus social : elle ne dépend pas seulement d’un volontarisme politique et de décisions législatives (7). « Progressivement, le politique, l’éducation, la santé, etc., autrefois monopoles des institutions religieuses, sont transférés à des institutions séculières spécialisées », selon les termes des sociologues Olivier Bobineau et Sébastien Tank-Storper (8).
En vertu de ce processus, il est possible que certains tenants de la tradition religieuse de Noël utilisent des arguments sécularisés.
Avez-vous un exemple récent ?
A propos de l’avis du Conseil supérieur de l’éducation, la présidente nationale de l’Association des parents d’élèves de l’enseignement catholique a déclaré que les « noms de vacances font partie de notre histoire, de notre culture, et s’inscrivent dans un calendrier commun depuis des générations », avant d’ajouter que « l’enjeu de ces noms est de transmettre le sens culturel et historique de ces fêtes » (9).
Cette déclaration, en apparence dépourvue de références religieuses, pourrait témoigner d’un phénomène de sécularisation.
Elle pourrait aussi refléter une forme de prudence…
Peut-être. Si, selon les termes du philosophe Jürgen Habermas, les « traditions religieuses ont la faculté de formuler d’une manière convaincante des intuitions morales concernant, en particulier, certains domaines sensibles de la vie sociale », cela implique également que, de leur côté, ces traditions religieuses prennent au sérieux les contributions des perspectives laïques (10). Cela implique aussi qu’elles adaptent leurs arguments dans l’espace public afin de faciliter la discussion avec toutes les parties (11).
En évitant des références religieuses trop marquées ?
Par exemple.
Il était question du « sens culturel et historique » de la fête de Noël. Quelle est la valeur de cet argument ?
« Avoir un sens » suppose de se référer à une réalité. Comme, dans les exemples qui nous intéressent, il est question de respecter une tradition, cette réalité se situe dans le passé. On le voit clairement dans le cas de la crèche de Bruxelles où les concepts de « sens » et de « tradition » ont été associés. « Une tradition n’a de sens que si elle garde son épaisseur, son héritage, sa narration », lisait-on dans un récent édito de La Libre Belgique (12).
Mais une tradition, comme la signification qu’elle inspire, n’est-elle pas figée ?
Elle n’est pas figée car elle est un « processus ». Comme le rappelaient les sociologues Raymond Boudon et François Bourricaud :
« Parce qu’elle n’est pas traitée comme un ‘programme’, dont il s’agit d’exécuter un nombre infini de copies, toute tradition est susceptible d’une variété d’interprétations, et comporte donc une certaine variabilité ». (13)
À cet égard, il est remarquable que l’artiste qui a conçu la crèche de Noël à Bruxelles parle d’une « interprétation très touchante » et qu’elle évoque des valeurs – la compassion, l’espoir, la communauté – qui n’appartiennent pas seulement au passé et donnent sens à son œuvre (14).
Un mot pour conclure. Dans « vacances de fin d’année », l’expression « fin d’année » ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même, elle ne possède aucune transcendance, aucune référence à un au-delà de la réalité ordinaire (15). À l’inverse, « Noël », en renvoyant à des réalités multiples (pas seulement la Nativité, mais aussi le père Noël, le sapin, la trêve, les Saturnales, etc.), possède une « transcendance » – on pourrait presque ajouter : une transcendance sécularisée.
Qu’allez-vous nous souhaiter pour la fin de l’année ?
De bonnes fêtes – car, après Noël, nous fêtons le Nouvel An. Le pluriel est bien commode.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Références
(1) « Notre crèche est tout à fait conforme aux valeurs chrétiennes », Le Soir, 2 décembre 2025.
Le chapeau de l’article précise : « Au cœur d’une polémique, la crèche de la Grand-Place de Bruxelles a suscité les réactions outrées de certains qui y ont vu un manque de respect pour la culture chrétienne. Un non-sens pour Victoria-Maria Geyer, conceptrice du projet. »
(2) Voir l’Inclusive Communication Manual ; S. Dufour, « De quoi Noël est-il encore le nom ? Tensions et controverses autour de la dénomination des fêtes de la Nativité », Mots. Les langages du politique, 135(2), 2024, p. 75-94 ; et « La Commission européenne veut-elle vraiment interdire les expressions ‘Fêtes de Noël’ ou ‘Mesdames et Messieurs’ ? », Le Monde du Droit, 17 décembre 2021.
On avait alors pu parler, entre autres, d’un « moralisme technocratique venant de Bruxelles » (« The Commission’s ban on Christmas celebrations », Parliamentary question - E-005579/2021, Parlement européen, 14 décembre 2021).
(3) Cité par S. Dufour, op. cit.
(4) Ibid. Le passage complet est le suivant : « L’eurodéputé prenant soin de ne pas référer Noël à la religion, l’évocation de Jésus intervient à la fin de l’allocution par une citation empruntée à la philosophe Hannah Arendt (« La plus grande des bonnes nouvelles, la bonne nouvelle des Évangiles : un enfant nous est né ») pour souligner la circulation de la référence christique. Ce déplacement discursif critique la posture inclusive en montrant que Noël devient une référence commune largement partagée dans le monde qui n’appartient pas aux seuls chrétiens. »
L’inclusion se réfère à la valorisation de « la diversité des cultures, des milieux et de toutes les convictions des citoyens », et elle « rappelle de ne pas ‘présupposer que tout le monde est chrétien’ » (Ibid.).
(5) « La sécularisation d’une société se reconnaît d’abord à l’affaiblissement de la religion dans les mentalités, les mœurs et les institutions », écrivait le philosophe Pierre Hayat (« Laïcité et sécularisation », Les Temps Modernes, 635-636(1), 2006, p. 317-329).
(6) P. Berger, The sacred canopy: Elements of a sociological theory of religion, Garden City, 1967. Cité par O. Bobineau & S. Tank-Storper, Sociologie des religions. Domaines et approches, Armand Colin, 2012.
(7) « La sécularisation est le processus par lequel, en particulier dans les sociétés industrielles modernes, les croyances, les pratiques et les institutions religieuses perdent leur importance sociale » (G. Marshall, A dictionary of sociology, Oxford University Press, 1998 ; les italiques sont ajoutées).
Sur la différence entre laïcité et sécularisation, Bobineau et Tank-Storper notent ceci : « En France, c’est le terme de laïcité qui prévaut, tandis qu’on parle plutôt de sécularisation dans le monde anglo-saxon. Ces termes se recoupent sans pour autant décrire les mêmes phénomènes. Selon Guy Haarscher, la laïcité ‘renvoie essentiellement à un concept politique : l’État ‘laïque’ (au sens le plus général du terme) ne privilégie aucune confession, et plus généralement aucune conception de la vie bonne, tout en garantissant la libre expression de chacune, dans certaines limites’. La sécularisation, de son côté, constituerait davantage un processus de progressive et relative perte de pertinence du religieux s’effectuant principalement par le jeu de la dynamique sociale . » (Op. cit. La référence est à G. Haarscher, La Laïcité, PUF, 2005.)
(8) Op. cit.
(9) « Le Conseil supérieur de l’éducation veut ‘laïciser’ les vacances de Toussaint et de Noël », La Croix, 3 octobre 2025.
(10) J. Habermas, « Qu’estce qu’une société postséculière ? », 1990, tr. P. Rusch, Le Débat, 152, 2008, p. 415. Sur ce dernier point, il précise qu’« un processus d’apprentissage complémentaire est en tout cas nécessaire du côté séculier, dès lors que nous admettons que garantir la neutralité de la puissance étatique ne signifie pas exclure les positions religieuses de l’espace politique public. »
(11) Il est à noter que les perspectives laïques doivent aussi prendre au sérieux les perspectives religieuses. Ces efforts mutuels supposent, pour Habermas, « un processus complémentaire d’apprentissage » (Ibid. ; cf. aussi J. Habermas, Entre naturalisme et religion. Les défis de la démocratie, tr. C. Bouchindhomme & A. Dupeyrix, Gallimard, NRF Essais, 2008).
(12) « Une crèche sans visage », Édito par Dorian de Meeûs, La Libre Belgique, 29 novembre 2025. La Libre Belgique est un journal de tendance catholique. La phrase citée se situe dans le passage suivant : « En effaçant les visages, on ne rend pas la Nativité plus inclusive : on la rend muette de sens. À force de vouloir neutraliser chaque élément susceptible de heurter, de différencier ou de rappeler une appartenance particulière, on finit par fabriquer des objets qui ne parlent plus à personne. Or, une tradition n’a de sens que si elle garde son épaisseur, son héritage, sa narration. »
(13) R. Boudon & F. Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 7ème édition, 2011.
(14) L’artiste ajoute : « Notre crèche est tout à fait conforme aux valeurs chrétiennes », op. cit.
(15) Sur cette idée de transcendance et ses différents niveaux, voir T. Luckmann, « Shrinking transcendence, expanding religion? », Sociological Analysis, 50(2), 1990, p. 127-138, tr. M. Diestchy révisée par A.-S. Lamine. « Rétrécissement de la transcendance, diffusion du religieux ? », Archives de sciences sociales des religions, 167(3), 2014, p. 31-46.
On pourra également consulter la chronique philo du 26 décembre 2021 : « La fête de Noël et la joie comme vertu morale ».