L'œil sur l'Europe - Joséphine Staron

Discours sur l’État de l’Union : bienvenue dans l’alliance des puissances moyennes !

Discours sur l'état de l'Union 2026 par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. © Union européenne, 2026 Discours sur l’État de l’Union : bienvenue dans l’alliance des puissances moyennes !
Discours sur l'état de l'Union 2026 par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. © Union européenne, 2026

Retrouvez chaque semaine sur euradio l'analyse d'une actualité européenne avec Joséphine Staron, docteur en philosophie politique et enseignante en géopolitique de l'ESSEC.

Cette semaine, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est prêtée à un exercice désormais bien connu : son discours annuel sur l’état de l’Union. Mais, selon vous, le ton était cette fois assez différent. Pourquoi ?

Parce que cette année la géopolitique n’était pas simplement un sujet parmi d’autres. Elle était le fil rouge du discours. Ursula von der Leyen a décrit une Europe menacée, déstabilisée, confrontée aux rapports de force entre grandes puissances. Alors ce n’est pas entièrement nouveau. On se souvient de son discours de 2022 après l’invasion de l’Ukraine qui était déjà très géopolitique. Mais, cette fois, elle va plus loin. Elle ne parle plus seulement de protéger l’Union. Elle cherche à construire autour d’elle de nouvelles alliances.

Et c’est là qu’intervient la grande nouveauté de ce discours : la présence, comme invité d’honneur, du Premier ministre canadien Mark Carney. Ursula von der Leyen lui a proposé d’ouvrir la voie à un statut inédit : faire du Canada le premier membre associé de l’Union européenne. Alors bien sur tout reste à définir et à négocier. Mais le symbole est extrêmement fort.

Et cette proposition, elle fait directement écho au célèbre discours prononcé par Mark Carney à Davos, en janvier dernier, dans lequel il appelait les puissances moyennes à travailler ensemble.

Qu’est-ce qu’on entend par puissances moyennes ?

Les puissances moyennes, ce sont les États qui ne peuvent pas rivaliser seuls avec les grandes puissances mais qui sont suffisamment importants pour refuser de subir leurs décisions. En clair : si on ne peut pas être les plus forts séparément, organisons-nous pour peser collectivement. Et c’est exactement ce que pourrait incarner cette nouvelle alliance entre l’Union européenne et le Canada : une alliance économique (c’est déjà largement le cas), mais aussi technologique, industrielle, et surtout sécuritaire. Car l’objectif c’est de créer une alliance qui nous permettra de résister aux pressions exercées par les États-Unis, la Russie ou la Chine.

La présidente de la Commission est allée plus loin encore en proposant la création d’un Conseil de sécurité européen. De quoi s’agit-il ?

Il faut distinguer deux annonces. La première, c’est la création d’un mécanisme européen de sécurité d’urgence. Il serait inspiré de l’article 4 de l’OTAN. Concrètement, lorsqu’un État membre se sentirait menacé, il pourrait demander une réunion immédiate des autres pays européens. L’objectif serait de coordonner une réponse commune, notamment face aux cyberattaques, aux sabotages ou aux incursions de drones.

La seconde annonce, c’est le projet d’un Conseil de sécurité européen. Pour le moment, Ursula von der Leyen n’en a pas précisé le fonctionnement. Mais elle souhaite y associer certains partenaires extérieurs à l’Union : le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et l’Ukraine. C’est une proposition importante car elle pourrait donner une forme plus concrète à cette fameuse Europe de la défense dont nous parlons depuis des années mais qui peine à se réaliser.

Mais elle traduit surtout une prise de conscience : nous sommes entrés dans une période historique où les anciennes certitudes disparaissent. Pour la décrire, je cite souvent le philosophe italien Antonio Gramsci : « L’ancien monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres. ». Nous vivons un interrègne, un moment charnière où l’ancien ordre international se défait, sans que nous sachions encore ce qui va le remplacer. Dans cet interrègne, l’Europe ne peut plus rester spectatrice. Si elle ne prend pas davantage en main sa propre sécurité elle risque de devenir au mieux le terrain de jeu des nouvelles puissances impériales. Et, au pire, l’un de leurs dommages collatéraux.

Vous pensez donc que ce discours peut marquer un tournant ?

Il le faut. Les pressions américaines sont devenues commerciales, économiques et militaires. Washington a réduit certains de ses engagements en Europe et a commencé à retirer une partie de ses troupes. La Russie, de son côté, ne se contente plus de menacer l’Europe depuis l’extérieur. Elle mène sur notre territoire des opérations de sabotage et des attaques hybrides. Et la tentative d’attentat menée avec un drone chargé d’explosifs à l’aéroport de Leipzig en est un exemple très concret. Enfin, la Chine utilise nos dépendances industrielles, technologiques et commerciales comme des instruments de pression.

Et face à ces trois puissances, les Européens doivent évidemment renforcer leur unité. Mais ils doivent aussi regarder au-delà de leur propre continent. C’est tout l’intérêt du rapprochement avec le Canada. Mais aussi avec le Royaume-Uni, la Norvège, les démocraties asiatiques et certains partenaires d’Amérique latine. L’Europe doit construire un réseau de pays qui ont intérêt à défendre leur souveraineté, le droit international et un monde qui ne soit pas uniquement régi par la loi du plus fort.

C’est peut-être cela, la véritable idée forte de ce discours : dans le monde qui vient, les puissances moyennes devront choisir : subir séparément ou résister ensemble. Reste à savoir maintenant quelle forme concrète prendront ces nouvelles alliances. 

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.