Tous les mois, les chercheurs et experts de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega) décryptent les grands enjeux géopolitiques contemporains, à travers l'analyse de différentes zones géographiques et de leurs interactions avec l'Europe.
Bonjour Théo Urvoy, je rappelle que vous êtes directeur du département cryosphère de l’IEGA et on continue de parler avec vous de l’Arctique dans le deuxième épisode de cette série.
Aujourd’hui, on va remonter le temps : comment cette région est-elle devenue de la guerre froide à nos jours un espace de projection, de surveillance et de confrontation stratégique ?
Si on regarde l’histoire, l’Arctique n’a jamais été un simple décor de banquise.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est un espace vital pour les convois alliés vers l’URSS, des batailles navales, des bases allemandes en Norvège, et des infrastructures comme la « Polar Line », ce réseau ferroviaire inachevé des nazis pour relier le Grand Nord norvégien.
On retrouve déjà cette idée d’un espace périphérique en apparence, mais central pour la logistique et la surveillance.
Et avec la guerre froide, tout ça change d’échelle ?
Totalement. Avec l’arrivée des bombardiers stratégiques et surtout des missiles balistiques, la route la plus courte entre États-Unis et URSS passe par le pôle.
L’Arctique devient un « toit du monde » à surveiller : d’un côté le NORAD, ce système conjoint américano-canadien de défense aérienne, avec des chaînes de radars qui quadrillent le nord du continent ; de l’autre, la création de la flotte du Nord soviétique et de bastions sous-marins dédiés à la dissuasion nucléaire.
Au large de l’Islande et du Royaume-Uni, le fameux « GIUK Gap » – le corridor entre Groenland, Islande et Royaume-Uni – devient un verrou stratégique : c’est là que l’OTAN tente de détecter et, si nécessaire, de contenir les sous-marins soviétiques en sortie d’Arctique vers l’Atlantique.
Donc Théo l’Arctique, c’est d’abord une histoire de sous-marins et de missiles ?
Beaucoup, oui. Les SNLE soviétiques se déploient dans les mers de Barents et de Norvège, protégés par des couches de défenses aériennes, navales et de renseignement, ce qu’on appelle la « stratégie de bastion ».
En face, les marines occidentales, notamment américaine, britannique et norvégienne, multiplient patrouilles, exercices et innovations technologiques pour traquer ces sous-marins, parfois dans des conditions extrêmes.
On voit aussi se développer des bases aériennes avancées, des exercices OTAN en Norvège – Northern Wedding – et des infrastructures secrètes comme Camp Century, ce camp américain devant servir de stock d’ogives nucléaires enfoui dans la glace au Groenland, dont la trace environnementale interroge encore aujourd’hui.
Et après la chute de l’URSS, on a parfois l’impression que tout s’arrête…
C’est là qu’apparaît ce qu’on a appelé « l’exceptionnalisme arctique ». Dans les années 1990-2000, l’intensité militaire diminue, une partie des bases se vide, et l’on met en avant la coopération scientifique et la gouvernance partagée, avec la création du Conseil de l’Arctique.
La région devient un laboratoire de coopération Est-Ouest, malgré les tensions ailleurs, et l’on préfère parler de recherche, d’environnement, de sécurité humaine plutôt que de missiles.
Mais cet exceptionnalisme a ses limites : les infrastructures héritées – bases abandonnées, sites contaminés, navires désarmés – laissent un passif environnemental lourd, et les populations locales, notamment autochtones, continuent de vivre avec ces traces du passé militaire et des politiques de colonisation interne.
On a donc une sorte de pause, puis un retour de la dimension militaire ?
Oui. À partir des années 2000, la Russie réinvestit massivement son Grand Nord : modernisation des bases de la flotte du Nord, construction de nouveaux complexes comme l’Arctic Shamrock, renforcement des systèmes de défense et multiplication d’exercices spectaculaires au-delà du cercle polaire.
En parallèle, les États-Unis réactivent la Deuxième Flotte, actualisent leurs stratégies arctiques, et revalorisent l’Alaska et leurs têtes de pont comme le Groenland – expliquant toute la rhétorique de Trump depuis 2019 à ce sujet.
Les pays nordiques, eux, intensifient leurs coopérations et, après 2014 puis 2022, l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN transforme la Baltique et le Grand Nord en continuum stratégique allié.
On retrouve une logique de confrontation, mais dans un monde beaucoup plus complexe, marqué par les menaces hybrides et les enjeux climatiques.
Vous évoquiez justement les enjeux environnementaux et humains. Comment se mêlent-ils à cette histoire militaire ?
D’abord, le climat lui-même. La fonte du pergélisol fragilise des infrastructures militaires héritées de la guerre froide : pistes qui se déforment, dépôts qui fuient, côtes qui s’érodent.
Les bases construites pour durer des décennies doivent être consolidées, déplacées, voire abandonnées, ce qui coûte très cher et laisse parfois des pollutions persistantes.
Ensuite, les communautés locales. Au Canada, par exemple, les Rangers – largement issus des populations autochtones – sont devenus un outil de souveraineté et de sécurité humaine : ils patrouillent, participent aux secours, transmettent un savoir-faire de survie en milieu extrême, tout en symbolisant la reconnaissance, tardive, de ces populations par l’État fédéral.
Mais ils sont aussi en première ligne en cas de catastrophe industrielle, de pollution ou d’accident militaire.
Merci Théo Urvoy… Dans le troisième et dernier épisode de notre cycle consacré à l’Arctique, on se projettera sur le présent et l’avenir des enjeux de défense en Arctique, notamment pour l’Europe et l’OTAN.
Un entretien réalisé par Florent Vautier.