Le brief géopolitique

L’Arctique aujourd’hui : intérêts et convoitises

© Hubert Neufeld via Unsplash L’Arctique aujourd’hui : intérêts et convoitises
© Hubert Neufeld via Unsplash

Tous les mois, les chercheurs et experts de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega) décryptent les grands enjeux géopolitiques contemporains, à travers l'analyse de différentes zones géographiques et de leurs interactions avec l'Europe.

Pour ces trois premiers épisodes du brief géopolitique, on va parler de l’Arctique. Un espace géographique dont on a beaucoup parlé ces derniers mois avec les envies de conquêtes du Groenland par Donald Trump. Un espace dont on va parler avec Théo Urvoy, directeur du département cryosphère de l’IEGA. Alors qu’est-ce qu’on y trouve vraiment en Arctique, entre routes maritimes, ressources, infrastructures et rivalités de grandes puissances ?

L’Arctique dont on parle, ce n’est pas un « no man’s land » glacé, mais une région bien réelle : un océan entouré de huit États – Russie, États-Unis, Canada, Norvège, Danemark via le Groenland, Islande, Suède et Finlande – avec des populations, des économies et des souverainetés établies. C’est aussi l’un des endroits du globe où le réchauffement climatique est le plus rapide, ce qui change en profondeur les intérêts et les convoitises.

On entend souvent dire que l’Arctique serait le « second Moyen-Orient » en termes de ressources. Théo est-ce que c’est exagéré ?

Il y a une part de fantasme, notamment sur la qualification d’Eldorado et de « second Moyen-Orient ». Mais il y a aussi des réalités très concrètes. L’Arctique concentrerait des réserves significatives d’hydrocarbures, avec des bassins comme la mer de Barents ou le large du Groenland, même si tout n’est pas exploitable à court terme. 

On y trouverait aussi des minerais stratégiques et des terres rares, en particulier au Groenland, qui intéressent autant les industries étasuniennes et chinoise que les transitions énergétiques européennes.

Les ressources halieutiques sont un autre pilier : pour certains États nordiques ou pour le Groenland, la pêche représente une part majeure des exportations, ce qui explique la sensibilité des conflits de pêche et la vigilance face à l’arrivée de flottes asiatiques. 

Enfin, le tourisme polaire et les projets de data centers « au frais » complètent ce tableau économique, avec des effets environnementaux loin d’être neutres.

Justement, au-delà des ressources, on parle beaucoup de routes maritimes qui s’ouvrent avec la fonte de la banquise. Qu’en est-il ?

Deux routes concentrent l’attention. D’abord la Route maritime du Nord, le long du littoral russe, que Moscou cherche à transformer en corridor stratégique vers l’Asie, sous contrôle étroit de ses brise-glaces et de sa flotte du Nord. 

Ensuite le Passage du Nord-Ouest, à travers l’archipel canadien, que le Canada considère comme des eaux intérieures et que d’autres États voient comme un détroit international, d’où des tensions juridiques récurrentes.

Pour l’instant, ces routes restent saisonnières, coûteuses et risquées, mais elles suscitent le regard des armateurs, États et investisseurs, car elles raccourcissent les distances entre Europe et Asie par rapport à Suez. 

Elles posent aussi des questions de sécurité : secours en mer, prévention de la pollution, et, en arrière-plan, capacité militaire à surveiller et protéger ces nouveaux flux.

On a parlé ressources et routes, mais l’Arctique, c’est aussi des infrastructures et des câbles…

Absolument. L’Arctique, c’est désormais un maillage d’infrastructures critiques : portuaires, énergétiques, militaires, mais aussi numériques. 

Plusieurs projets de câbles sous-marins visent à relier Europe, Amérique du Nord et Asie en passant par le Grand Nord, afin de réduire la latence pour la finance ou le cloud, ce qui en fait des objets stratégiques autant que des vulnérabilités.

On voit aussi se développer des stations satellites de haute latitude, des bases aériennes ou spatiales comme Pituffik au Groenland, et des pipelines ou terminaux gaziers qui ancrent durablement l’Arctique dans les réseaux énergétiques et numériques mondiaux. 

Ces installations deviennent des cibles potentielles de ce qu’on appelle la « guerre hybride » : brouillage, sabotage, opérations sous le seuil du conflit ouvert.

Qui sont les grands acteurs intéressés aujourd’hui par l’Arctique ?

Le premier acteur, c’est la Russie, qui possède à elle seule environ la moitié du littoral arctique et a développé la flotte de brise-glaces la plus puissante au monde, y compris à propulsion nucléaire.

Elle mise sur son « bastion » de la flotte du Nord, sur les grands projets gaziers de la péninsule de Yamal et sur la Route maritime du Nord pour consolider son rang de puissance polaire.

Face à elle, les États-Unis et le Canada reviennent progressivement dans le jeu : stratégies arctiques spécifiques, modernisation du NORAD, relance de la Deuxième Flotte américaine et investissements dans les brise-glaces et les patrouilleurs arctiques. 

Les pays nordiques – Norvège, Danemark-Groenland, Islande, Suède, Finlande – jouent un rôle clé, car ils sont à la fois portes d’entrée militaires, fournisseurs d’énergie et d’infrastructures, et pivots de la coopération régionale.

Et puis il y a aussi des puissances qui ne sont pas arctiques, mais qui s’y intéressent…

Exactement. La Chine se définit comme un « État quasi-arctique », investit dans des projets énergétiques en Russie ou au Groenland, développe sa flotte de brise-glaces et promeut une « Route de la soie polaire » pour diversifier ses accès maritimes – bien que tout cela soit à relativiser. 

D’autres puissances asiatiques, ainsi que l’Union européenne, renforcent également leurs liens avec les acteurs arctiques, via des investissements, des accords de pêche ou des coopérations scientifiques. C’est le cas de la France entre autres.

Dans ce contexte, l’Arctique n’est plus une marge lointaine : c’est un espace où se croisent transition énergétique, souveraineté numérique et rivalités de puissance. 

La question, maintenant, ce n’est plus « si » l’Arctique est stratégique, mais « comment » on encadre ces convoitises pour éviter que la région ne bascule vers une logique de confrontation.

Merci Théo Urvoy. On continuera à évoquer l’histoire militaire de l’Arctique le mois prochain avec vous. Je rappelle que vous êtes directeur du département cryosphère de l’IEGA.

Un entretien réalisé par Florent Vautier.