Chronique de poche

Autrices : Ces grandes voix qui font la littérature de Daphné Ticrizenis (Hors d'Atteinte)

© Paul-Antoine Stévenin Autrices : Ces grandes voix qui font la littérature de Daphné Ticrizenis (Hors d'Atteinte)
© Paul-Antoine Stévenin

Dans cette émission hebdomadaire, l’équipe de rédaction d’euradio vous invite dans sa bibliothèque et vous partage ses coups de cœur et recommandations littéraires du moment. Trois mots d’ordre : actualité, féminisme et curiosité.

À l'exception de quelques noms comme Simone de Beauvoir, George Sand ou Colette, la plupart des femmes écrivaines ont été oubliées et marginalisées. Une faute rattrapée par l'anthologie « Autrices » présentée par Daphné Ticrizenis, parue le 18 septembre aux éditions Hors d'Atteinte. Une compilation de textes écrits exclusivement par des femmes, afin de leur rendre la place qui leur revient dans l'histoire de la littérature francophone.

C'est déjà le troisième tome de la série, c'est ça ? Les deux précédents traitaient de périodes différentes ?

Exactement ! Les deux premiers tomes se concentraient respectivement sur la période allant du Moyen Âge à la Renaissance et sur celle allant du XVIIe au XIXe siècle. Le troisième tome, dont il est question aujourd'hui, part de l'entre-deux-guerres pour arriver à nos jours.

Et donc Paul-Antoine, comment ces textes sont-ils présentés ?

C'est presque comme un manuel de français du lycée. Les textes sont d'abord rangés par genre (la poésie, le théâtre, le roman…), puis chaque texte est présenté avec une brève biographie de son autrice, une remise en contexte si nécessaire, et le texte lui-même. Il ne manque plus que les annotations dans la marge et nous aurons un vrai commentaire de texte pour le bac !

Mais Daphné Ticrizenis ne se contente pas de nous présenter les textes ?

Non, et c'est ce que j'ai beaucoup aimé. C'est à la fois une présentation factuelle et personnelle. Elle nous parle de l'autrice et de sa place dans la société bien sûr, mais aussi de son rapport personnel au texte. C'est comme si elle s'adressait directement à nous et nous faisait une recommandation littéraire.

Et justement, de quelles autrices est-il question ?

C'est ce qui est bien avec cette anthologie : il est autant question des autrices les plus célèbres de notre temps que d'autrices moins connues, voire malheureusement complètement oubliées. Nous retrouvons ainsi des textes d'autrices que vous avez citées, comme Simone de Beauvoir, et d'autres figures reconnues que j'ai personnellement vues à l'école, notamment Marguerite Yourcenar. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'il y a aussi des textes de femmes dont je n'avais jamais entendu parler et qui sont, en effet, complètement oubliées. Je pense par exemple à Paulette Nardal ou à Lucie Delarue-Mardrus : ce sont des femmes extrêmement talentueuses, mais dont plus personne ne parle aujourd'hui.

Ce livre couvre aussi des périodes très différentes…

Comme je l'ai dit, cet ouvrage rassemble des textes qui vont des années 20 à nos jours. Nous y trouvons autant des autrices anciennes que des autrices contemporaines, dont l'œuvre n'est pas encore achevée. Je pense par exemple à la poétesse Liliane Giraudon ou à la dramaturge Penda Diouf, qui continuent à écrire. Il est même question de BD, avec des autrices comme Pénélope Bagieu ou Marjane Satrapi, qui nous a malheureusement quittées en juin dernier.

Ce livre nous explique aussi que les femmes ont toujours dû se battre pour leur légitimité dans ce milieu d'hommes ?

C'est ça. C'est encore plus marqué dans les tomes précédents, mais le livre nous explique ici que les œuvres des femmes ont toujours été minimisées. « Les femmes écrivent, mais ce n'est pas de l'art parce que c'est un polar ou une romance, des sous-genres. » Ce ne sont pas de grandes artistes parce qu'elles n'ont pas beaucoup écrit, ou parce qu'elles traitent de sujets de société sur lesquels elles n'auraient pas dû écrire. En fait, à travers ces textes, c'est un véritable cours d'histoire du féminisme qui nous est donné, tant ces femmes sont toutes des symboles du combat pour l'égalité des sexes.

« Autrices » est donc un ouvrage ouvertement féministe ?

Complètement ! Le but, c'est clairement de redonner du crédit à toutes ces femmes qui ont laissé une œuvre colossale sans pour autant avoir aujourd'hui la reconnaissance qu'elles méritent. Et même ce titre, « Autrices », n'est pas du tout anodin. Le mot « autrice » a été banni du vocabulaire au XVIIe siècle, au profit du seul « auteure ». Ce n'est que récemment qu'il est revenu dans le langage courant. Je vais même vous dire : le logiciel de traitement de texte sur lequel j'ai écrit cette chronique n'est pas à jour et continue à m'indiquer qu'« autrices » est une faute d'orthographe… Comme quoi, il y a encore du boulot. Ce titre est donc à l'image de toutes les artistes présentées dans ce livre : fort.

Cet ouvrage est donc une parfaite porte d'entrée pour découvrir les œuvres d'artistes féminines ?

Exactement, le terme de porte d'entrée est très juste. Pour toute la partie roman, nous n'avons qu'un court extrait de chaque livre. C'est frustrant évidemment, mais ça nous invite à nous plonger réellement dans le récit et à lire l'œuvre en entier. Dans mon cas, c'est La Veillée des armes de Marcelle Tinayre que je vais m'empresser de me procurer. Un livre sur les jours qui précèdent la mobilisation d'août 1914 à Paris.

Merci beaucoup Paul-Antoine pour cette recommandation, et nous vous invitons également à vous plonger dans l'œuvre de ces grandes artistes avec Autrices de Daphné Ticrizenis, parue le 18 septembre chez Hors d'Atteinte !

Une chronique signée par Paul-Antoine Stévenin et Andréa Marques Parreiro.