L'édito européen de Quentin Dickinson

Retour de bâton

Giorgia MELONI et Viktor ORBÁN © European Union Retour de bâton
Giorgia MELONI et Viktor ORBÁN © European Union

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, vous vous intéressez à l’attractivité et à l’influence de l’actuel modèle de société américain de ce côté-ci de l’Atlantique…

Souvenez-vous : l’année dernière, Donald TRUMP de retour à la Maison-Blanche, ses MAGAs, son style affirmé de gouvernement, la déconfiture de ses opposants démocrates – tout cela, c’était pain béni et le modèle à suivre d’urgence pour tout ce que l’Europe comptait de nationalistes, de militants d’extrême-droite, et, plus généralement, de populistes attrape-tout et de tout poil.

En France et en Italie, en particulier, on y voyait la pertinence de la démarche de longue date du Rassemblement national de la fratrie Le PEN et des Fratelli d’Italia de Giorgia MELONI ; ailleurs, les marginaux de la droite dure devenaient prescripteurs et prophètes.

En Hongrie, Viktor ORBÁN jubilait, ses voisins slovaque et tchèque se frottaient les mains.

Mais tout cela, c’était l’année dernière – autant dire il y a un siècle.

Que voulez-vous dire, Quentin Dickinson ?...

Regardons autour de nous : accourus l’année dernière à la cérémonie d’investiture de Donald TRUMP, fiers de leurs invitations à MAR-a-LAGO, les ténors européens de l’ultra-droite ont radicalement changé de langage.

Jusqu’ici Trump-Girl européenne préférée à la Maison-Blanche, Mme MELONI, qui avait fini par déclarer à qui voulait bien l’entendre qu’elle était opposée à l’intervention militaire américaine au Proche-Orient, vient de perdre un référendum destiné à permettre au gouvernement de mettre la main sur la magistrature. Au Royaume-Uni, le jusque-là très trumpophile Nigel FARAGE s’insurge contre la participation des forces britanniques aux expéditions militaires américaines ; bien vu, son parti devance maintenant dans les sondages tous ses adversaires, de gauche comme de droite. Suffit de prendre ses distances.

Et, en Hongrie, Viktor ORBÁN, en dépit de manipulations en tous genres, risque de perdre les législatives prévues le 12 avril, un comble pour celui qui prétend effectuer la synthèse entre TRUMP et POUTINE afin de vider l’Union européenne de sa substance. Prévue au début du mois prochain à BUDAPEST, la visite de soutien du Vice-président américain J. D. VANCE pourrait être annulée, tant est grande la crainte qu’elle bénéficie surtout à l’opposition hongroise.

Et en France, alors ?...

En France aussi, le Rassemblement national tente de faire oublier à la fois les largesses financières russes dont le FN a profité et l’épisode grotesque de la visite de Mme Le PEN à la cafétéria de la Trump Tower à NEW-YORK, histoire de démontrer sa proximité avec le propriétaire des lieux.

Peut-on faire le même constat dans les autres pays européens ?...

A des degrés différents, oui. Au Danemark, par exemple, le chef de file de l’extrême-droite s’appelle Morten MESSERSCHMIDT (précisons pour les historiens de la chose militaire qu’il n’a toutefois rien à voir avec les chasseurs MESSERSCHMITT ME 109 de la Luftwaffe au cours de la Seconde Guerre mondiale). Jusque-là apôtre d’un MAGA à la scandinave, familier de MAR-a-LAGO, M. MESSERSCHMIDT n’a cependant pas eu de mots trop durs pour Donald TRUMP depuis que celui-ci a jeté son dévolu sur le Groënland.

A ce propos, c’est un élu de son parti, le nommé Anders VISTISEN, qui, au Parlement européen, a lancé à l’adresse du Président des États-Unis : « Mister Trump, Fuck Off ! » (plusieurs traductions possibles).

Toujours au Parlement européen, nombre d’eurodéputés d’extrême-droite viennent de voter contre l’accord douanier imposé par M. TRUMP à Ursula von der LEYEN, lors d’une humiliante convocation en Écosse, au golf de TURNBERRY, propriété de l’Américain.

En Espagne, le parti pro-Trump VOX est en proie à de graves dissensions internes, sur fond notamment de corruption.

Du côté des Pays-Bas, le vétéran de l’extrême-droite Geert WILDERS, aujourd’hui marginalisé, a retrouvé l’Allemande Alice WEIDEL, celle-ci à la recherche d’un second souffle au cours de cette année, où se succèdent pas moins de cinq élections régionales Outre-Rhin.

Ces retrouvailles ont eu lieu la semaine dernière au Sommet du groupe politique des Patriotes pour l’Europe, à BUDAPEST (évidemment). A noter : cette fois-ci, pas un Américain de premier plan n’avait fait le déplacement.

Pourtant, les équipes de Donald TRUMP étaient parties en croisade contre le modèle démocratique européen…

Vous avez raison. Ainsi, l’un des maîtres à penser de M. TRUMP, le désormais repris de justice Steve BANNON, était à l’œuvre depuis 2018, tout affairé à encourager le moindre groupuscule de la droite identitaire en Belgique, en Allemagne, et ailleurs.

Et chacun se souviendra de la brutalité des propos à l’encontre de l’UE de la part de M. VANCE, l’année dernière, à la Conférence sur la Sécurité à MUNICH.

Beaucoup plus discrets ces jours-ci dans leurs tentatives de changer le régime politique chez leurs alliés (et quelques autres), les Américains se sont peut-être souvenus d’une page de leur propre histoire.

A quoi pensez-vous ?...

Vers la fin du XVIIIe siècle, la France se trouva fort marrie de la signature par la jeune nation américaine d’un traité avec le Royaume-Uni, pourtant ancienne puissance coloniale – alors que PARIS avait activement soutenu l’indépendance américaine.

A l’approche de l’élection présidentielle américaine de 1796, le Ministre de France (en clair : l’ambassadeur) aux États-

Unis, le Chevalier Pierre-Auguste ADET, s’est donc démené pour soutenir la candidature du francophile Thomas JEFFERSON contre l’anglophile John ADAMS.

Fort peu diplomatiquement, ADET ne recula devant aucune méthode : organisation de fuites vers la presse, appels au peuple américain, envoi dans le sud d’agents provocateurs, et même menaces de guerre…

Pas de chance : tout cela déplut beaucoup aux électeurs, qui choisirent ADAMS, fût-ce à une courte majorité.

Comme quoi, d’où qu’elle vienne et à toute époque, l’immixtion dans le processus électoral d’un autre pays que le sien réserve souvent de bien mauvaises surprises.

Avis, donc, aux amateurs – où qu’ils soient.

Un entretien réalisé par Laurent Pététin.