Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Cette semaine, votre Histoire d’Europe entend donner un coup de projecteur sur l’état d’esprit de nos voisins au Royaume-Uni, pays où vous vous trouvez d’ailleurs en ce moment, Quentin Dickinson…
Il y a un peu moins de deux ans, les électeurs britanniques renvoyaient dans les oubliettes de l’Histoire le gouvernement conservateur, tombé comme un fruit pourri. Ces législatives auront précipité le retour, inattendu dans son ampleur, du Parti travailliste et de son populaire chef de file, l’ancien Procureur général d’Angleterre et du Pays de Galles, Sir Keir STARMER.
Or, aujourd’hui, on ne peut que constater que le Parti travailliste atteint les tréfonds de l’impopularité, y compris dans les régions qu’il dominait historiquement, tels le Yorkshire et l’embouchure de la Mersey, les Midlands et le Pays de Galles. Et voilà ce qu’on a pu vérifier avec précision lors du tout récent désastre des travaillistes aux élections municipales et régionales.
Quant au Premier ministre STARMER, il est actuellement engagé dans une périlleuse mission de survie personnelle, près d’une centaine de ses députés réclamant sa démission, et alors que plusieurs de ses ministres ont annoncé qu’ils quittaient son gouvernement.
Vous en conviendrez : voilà un bien étonnant retournement de situation.
Justement, comment expliquer cette désaffection-record ?...
Il y a tout d’abord ce sentiment lancinant, chez les plus de quarante ans, d’un déclin du niveau de vie, et, chez les jeunes actifs, de l’absence de perspectives professionnelles. Cette combinaison est d’ailleurs, à différents degrés, assez commune aux autres pays d’Europe occidentale – mais il y a un élément plus spécifiquement britannique.
A quoi faites-vous allusion, Quentin Dickinson ?...
Sur la côte du Comté de Devon, une contrée plutôt prospère d’où je vous parle ce matin, j’ai pu vérifier ici toute l’incompréhension, toute la frustration née d’une très forte disparité des revenus et des biens entre les salariés, d’une part, et les professions libérales, d’autre part.
Ainsi, le tableau par pays du coefficient des inégalités, que publie l’OCDE, place le Royaume-Uni dans la même catégorie que le Costa Rica, le Chili, et les États-Unis de Donald TRUMP – pas vraiment des exemples de répartition équitable des richesses.
Et l’immigration figure également au nombre des griefs vis-à-vis de M. STARMER…
En effet, et c’est même là une partie de l’héritage empoisonné du Brexit.
En fait, le nombre de migrants, tous statuts confondus, se maintenait depuis quinze ans autour des 200.000 par an, suivi d’une chute aussi spectaculaire qu’éphémère en 2021.
Deux ans après, l’immigration aura connu un bond – jusqu’à frôler le million – avant de redescendre vers les 200.000 l’année dernière.
Autant dire du pain béni pour les partis national-populistes, non ?...
Évidemment. Mais, comme souvent, ces mouvements politiques-là s’alimentent davantage des craintes infondées que des réalités avérées : il faut savoir que – toujours selon l’OCDE – avec 15 % de personnes nées hors du pays, le Royaume-Uni se situe nettement en-dessous de l’Allemagne ou de la Belgique.
Mais l’appréciation très négative portée par les Britanniques sur leurs services publics joue aussi un rôle dans l’insatisfaction générale, semble-t-il…
Tout-à-fait. Et tout y passe : le délabrement du Service national de Santé et du réseau ferré, les files interminables aux guichets des municipalités, l’attente toujours plus longue pour obtenir justice devant les tribunaux, la pusillanimité de la police, rendue responsable de l’insécurité (pourtant en recul).
Mais le sujet qui fait l’unanimité véhémente des clients dans les tavernes de quartier et de village, c’est l’état déplorable des routes secondaires, laissées aux soins des régions.
Ici, dans ce village de quatre cents citoyens, le pub’ s’appelle Journey’s End, comprenez : Fin de parcours – pas excessivement optimiste, surtout que l’établissement est ouvert depuis le XIIIe siècle.
Dans le brouhaha des conversations autour de moi, le mot mille fois entendu, c’est potholes, c’est-à-dire : nids-de- poule.
Les amortisseurs de ma voiture peuvent confirmer.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.