Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Le Premier ministre canadien était pendant deux jours en Europe en cette fin de semaine, ce qui ne manque pas de provoquer une étonnante question, Quentin Dickinson. Et si le Canada devenait le 28e État-membre de l’Union européenne – et non pas le 51e État des États-Unis, comme le voudrait Donald TRUMP ?...
Ce souhait, à priori extravagant, c’est en particulier celui du Premier ministre finlandais, Alexander STUBB, qui entretient de longue date des rapports amicaux avec son homologue canadien, Mark CARNEY. Mais c’est aussi, selon un sondage récent, une idée accueillie favorablement par pas moins de 49 % des citoyens canadiens, chiffre en augmentation de 6 % depuis février de cette année.
Avant-hier, devant le Parlement européen réuni en plénière à STRASBOURG, la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der LEYEN a proposé au Canada un statut de membre-associé à l’UE, statut dont les contours et contenu restent à définir.
Ce statut n’existe donc pas à l’heure actuelle ?...
Non, mais rien n’interdit d’envisager un partenariat particulier, taillé sur mesure pour le Canada. Des accords d’association de l’UE existent d’ailleurs déjà, sous une forme ou sous une autre, avec l’Islande, la Norvège, le Liechtenstein, la Suisse, la Moldavie, ainsi qu’avec les neuf pays-candidats à l’adhésion de plein exercice à l’UE – sans oublier quatre micro-États : Monaco, Andorre, Saint-Marin, et le Vatican.
La seule certitude pour le Canada, c’est que la qualité d’État-membre de l’UE, au même titre que la France ou l’Allemagne, n’est ni politiquement ni économiquement à l’ordre du jour.
Pour inédit qu’il soit, ce rapprochement transatlantique était déjà perceptible, Quentin Dickinson…
Vous avez raison. À DAVOS cette année, M. CARNEY avait déjà évoqué la nécessité pour les puissances moyennes (et attachées à la démocratie) de faire front commun dans un monde brutalement déboussolé. Il n’est pas inconcevable que souhaitent s’y joindre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon, et la Corée du Sud.
Mais à bien des points de vue, le Canada, c’est vrai, a davantage en commun avec l’Europe qu’avec les États-Unis, Quentin Dickinson…
C’est en tout cas l’avis de 56 % des Canadiens, selon un sondage du mois dernier.
Alors oui, davantage en commun, à commencer par son modèle social et son système de santé publique, mais aussi par sa population, très largement d’origine britannique et française. Sur un plan plus personnel, Mark CARNEY connaît bien les Européens, pour avoir été dix ans durant Gouverneur de la Banque d’Angleterre. Et, rappelons-le, le Canada est membre du Commonwealth, et, à ce titre, le Roi Charles III en est le chef d’État.
Pour la petite histoire, sachez que le Canada a même une frontière commune avec l’Union européenne : c’est sur l’Île Hans, au milieu du Passage Kennedy en Mer arctique, au nord du Groënland ; cet îlot quasi-circulaire d’à peine un kilomètre carré est partagé entre le Canada et le Danemark. Sans surprise, l’endroit est inhabité et dépourvu de toute végétation. Rappelons aussi que le territoire français de Saint-Pierre-et-Miquelon se situe à moins de vingt kilomètres des côtes canadiennes.
Et un autre rappel : la coutume veut qu’un nouveau Premier ministre canadien réserve sa première visite à l’étranger aux États-Unis ; or, Mark CARNEY a tenu à l’effectuer en France. A cette occasion, il a estimé que « le Canada est le plus européen des pays non-européens ».
Alors, quelle forme pourrait revêtir un partenariat euro-canadien ?...
L’on pourrait commencer par consolider le CETA, cet accord commercial de 2017, qui est en vigueur à titre provisoire, dix pays européens (dont la France, l’Italie, et la Pologne) ne l’ayant pas encore ratifié – mais dont le succès est évident : les échanges l’année dernière dépassaient les 130 milliards d’Euros, soit 80 % d’augmentation par rapport à la décennie qui a précédé l’accord.
Quelles sont les principales marchandises que l’UE échange avec le Canada ?...
Dans le sens Europe vers le Canada : les produits pharmaceutiques, les équipements industriels, et l’automobile.
Dans le sens Canada vers l’Europe : le pétrole non-raffiné, les engrais, et les minerais critiques.
Y a-t-il déjà des négociations en cours entre BRUXELLES et OTTAWA ?...
Rien de formel. Mais je crois savoir que des contacts discrets ont lieu ici ou là, des contacts qui porteraient sur la réduction des droits de douane, la défense, et la cybersécurité. Des sujets bilatéraux plus concrets seraient aussi évoqués, telle la construction de câbles sous-marins de télécommunication et de gazoducs, de même que la libre-circulation et le droit d’installation et d’accès au marché du travail des citoyens.
Et Donald TRUMP ne trouve rien à y redire ?...
Si, bien sûr ! En apprenant que Mark CARNEY avait été ovationné au Parlement européen, hier et avant-hier, M. TRUMP a estimé que ce rapprochement était une mauvaise chose, et que, s’il devait s’avérer qu’il s’agissait d’un acte hostile vis-à-vis des États-Unis, il imposerait immédiatement de très lourds droits de douane aux Canadiens comme aux Européens.
Conclusion, Quentin Dickinson ?...
Conclusion en quatre mots : Vive le Canada libre !
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.