Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous vous demandez ce qu’au fond la guerre en Ukraine a éventuellement de particulier, par rapport aux conflits armés qui l’ont précédée…
Depuis 1815, début de ce que l’on peut appeler l’époque contemporaine en Europe, à ce jour, l’on peut dénombrer à une vingtaine le nombre de guerres entre États souverains – sans compter les guerres d’indépendance et les guerres civiles.
Toutes avaient des justifications géopolitiques, le plus souvent liées à l’extension de prétentions territoriales ou de sphères d’influence. Rares auront été les questions purement économiques ; fréquentes auront été les prétextes de regroupements ethniques ou linguistiques.
À cet égard, l’actuelle Guerre d’Ukraine n’est en rien originale.
Comment cela ?...
On s’imagine un peu facilement que cet affrontement de haute intensité inaugure une nouvelle forme de guerre, en raison du recours massif aux drones de toute nature ; mais les fantassins de la Grande guerre de 1914 à 1918 étaient du même avis que l’opinion de notre XXIe siècle, chaque fois que les chenilles d’un char d’assaut venaient écraser leurs tranchées. Redoutés, ces engins étaient perçus comme de l’artillerie hypermobile jusque-là inimaginable – et un peu hâtivement décrite dans les gazettes comme constituant l’arme absolue. Les blindés d’alors étaient en somme les drones de notre époque.
Avez-vous relevé d’autres points de ressemblance entre le conflit en Ukraine aujourd’hui et les guerres précédentes ?...
Oui. En France, sous le Second empire, Napoléon III voulait éviter qu’un prince allemand n’accède à la couronne d’Espagne, ce que le Roi de Prusse accepta sans faire de difficultés. Mais à PARIS, on en voulait davantage : une délégation à haut niveau s’en fut donc au lieu de villégiature du Roi, dans la ville thermale d’EMS, pour exiger que la Prusse s’engage à ce que jamais un prétendant allemand ne s’assoie sur le trône espagnol. Un peu surpris, le Roi de Prusse refusa de s’y engager, et les émissaires rentrèrent aussitôt à PARIS. Le Roi de Prusse fit rédiger en termes neutres un compte-rendu des échanges avec les Français, qu’il fit parvenir à son chef de gouvernement, le Chancelier Otto von BISMARCK, resté à BERLIN.
Celui-ci raccourcit et trafiqua le texte du rapport royal en lui donnant un caractère délibérément injurieux, à la fois pour son Roi et pour le chef de la délégation française, le Comte BENEDETTI, et s’arrangea habilement pour le faire fuiter à la presse, tant française que prussienne.
BISMARCK ne fut pas déçu du résultat : l’opinion publique en France, comme en Prusse, s’indigna massivement du supposé camouflet, et Napoléon III se résolut à déclarer la guerre à l’Allemagne, comme le souhaitait BISMARCK. La suite est connue : défaite militaire française, abdication et exil sans retour pour Napoléon, PARIS occupé, et – humiliation suprême –proclamation de l’Empire allemand dans la Galerie des Glaces du Château de VERSAILLES.
Vous le constaterez, la désinformation et la manipulation de l’opinion n’ont pas été inventées à l’occasion de l’actuelle invasion russe de l’Ukraine.
Cet épisode peu glorieux est effectivement connu depuis comme l’incident de la Dépêche d’EMS…
En effet. Et c’est très injuste pour EMS, aujourd’hui BAD EMS, toujours agréable petite ville d’eau, située de part et d’autre de la rivière Lahn, au cœur d’un parc naturel en Rhénanie du Nord-Westphalie. Pas de chance, non plus, que c’est aussi à EMS qu’en 1876, le Tsar de Russie, Alexandre II, signe le décret secret interdisant l’usage de la langue ukrainienne dans l’ensemble de l’Empire russe. Aujourd’hui, Vladimir POUTINE n’agit pas autrement dans les territoires ukrainiens occupés par sa soldatesque.
Mais la guerre en Ukraine paraît tout-de-même avoir une originalité : c’est que loin des lignes de front, chez nous dans l’Union européenne, nous nous trouvons impliqués dans une guerre dite hybride…
C’est un terme commode pour désigner les actions hostiles d’un État vis-à-vis d’un autre État, sans que ces actions puissent lui être imputées – donc, pas de militaires en tenue identifiable, pas de revendication, et un démenti systématique de toute responsabilité.
Mais, en réalité, les opérations de sabotage physique ou informatique, les survols d’objectifs sensibles par des drones, les incursions dans l’espace aérien de l’OTAN et dans les eaux territoriales des pays-membres de celle-ci, la désinformation ciblée par des médias sous l’influence directe du Kremlin ou par des internautes, idiots utiles sur l’Internet – tout cela pose en réalité la question du seuil, au-delà duquel la situation de belligérance des Russes est constatée, et qu’elle appelle de notre part une riposte militaire de même ordre et de même niveau.
Dans ce cas, de quelles options disposent les Européens ?...
En clair, au sein de l’OTAN, il convient de préciser davantage les mesures de riposte graduelle applicable, type d’incident par type d’incident, ainsi que les règles d’engagement après avertissement de routine. L’OTAN devra retrouver nombre de dispositions, réduites depuis la fin de la Guerre froide, telles le prépositionnement de stocks d’armes et d’autres matériels militaires en position avancée, proche des frontières extérieures des pays de l’OTAN. Les tours de garde par rotation des forces aériennes de ceux-ci, déjà en vigueur au-dessus des trois pays baltes, sont appelés à s’étendre.
Mais ces dispositifs seraient sans efficacité, sans l’information et le soutien des populations. C’est le cœur de toute stratégie efficace – et, même si l’on constate depuis quelque temps une utile évolution de l’opinion face à la menace russe, reconnaissons que beaucoup reste encore à faire.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.