L'édito européen de Quentin Dickinson

Adieu, Serge GUILLON.

© Robert Katzki Adieu, Serge GUILLON.
© Robert Katzki

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Aujourd’hui, Quentin Dickinson, vous voulez nous parler d’un homme…

Mon ami Serge GUILLON est mort samedi.

Assurément, peu de nos auditeurs reconnaîtront son nom, ou alors le confondront avec l’humoriste homonyme, avec lequel il n’entretenait d’ailleurs aucun lien de famille.

Pourtant, sa personne et sa trajectoire méritent l’intérêt et le respect.

Il était né, voici soixante-neuf ans, à CARPENTRAS, enfant unique d’une famille modeste qui, selon lui, « travaillait et ne se plaignait pas ». Son père était mécanicien dans le machinisme agricole, et sa mère complétait ses revenus en faisant des ménages.

Élève assidu, repéré par ses maîtres, car l’École de la République savait, en ces temps-là, encourager et soutenir les efforts des enfants doués d’aptitudes, le jeune Serge, bachelier, s’inscrit en sciences politiques à l’Université d’AIX-en-PROVENCE ; il en sortira major de sa promotion. On l’a un peu oublié, mais son premier centre d’intérêt personnel fut la santé publique : passé par l’École des Hautes Études spécialisées dans ce domaine, il rejoint le service de l’État en qualité d’inspecteur de l’Action sanitaire et sociale.

À trente ans, il est reçu au concours interne de l’ÉNA ; les élèves de sa promotion choisiront d’intituler celle-ci Liberté, Égalité, Fraternité, une référence plus consensuelle que l’habituelle sélection d’un personnage ou d’un événement historique.   

Et quel corps de l’État rejoint-il à la sortie de l’ÉNA ?...

Il est accueilli au sein du Contrôle général économique et financier, peu connu du public, mais qui constitue un excellent poste d’observation. Il ira s’occuper du Franc CFA au ministère de la Coopération.

Son sérieux et sa capacité de travail sont remarqués, et il est aspiré par plusieurs cabinets ministériels à Bercy, dont celui de Laurent FABIUS.

Sa réputation le fait régulièrement désigner secrétaire de rapports ou de commissions d’enquête parlementaire, dont, le plus souvent, il se trouve à rédiger de la première à la dernière page le texte final, pourtant signé par les seuls élus. C’est à l’occasion d’une de ces commissions d’enquête que j’ai fait la connaissance de Serge ; venus à BRUXELLES, les honorables parlementaires avaient exprimé le souhait insolite de m’entendre sur un sujet européen dont je n’ai aujourd’hui aucune souvenance. Mais j’avais pris un café à la fin de l’audition avec cet homme qui n’avait rien dit au cours de celle-ci, tout occupé qu’il était à prendre des notes, penché sur sa copie. C’était Serge GUILLON.

Je ne me doutais pas ce matin-là que, par la suite, j’allais le revoir assidûment.

Dans quelles circonstances ?...

En 2005, après le calamiteux résultat du référendum européen en France et aux Pays-Bas, nombreux étaient les déçus, inquiets de ce coup d’arrêt donné à l’œuvre de construction d’une Europe forte de son unité, et qui s’interrogeaient sur la façon idoine de tenter de redresser la barre.

Vous étiez d’ailleurs de ce nombre, Laurence AUBRON, vous qui avez, peu après, créé notre radio, EURADIO.

À peu près au même moment, une autre initiative voyait le jour : celle d’un cycle de formation aux questions européennes, destiné aux cadres de direction du privé comme du public, fruit de la réflexion d’une demi-douzaine de conjurés, dont Serge GUILLON. Le Premier ministre de l’époque, Dominique de VILLEPIN, s’enthousiasma pour le projet, commanda un rapport motivé de faisabilité, donna son feu vert et décida que le futur Cycle des Hautes Études européennes – le CHEE – serait hébergé par l’ÉNA.

Sans surprise, Serge en fut nommé directeur pédagogique, et – plus surprenant – je me retrouvais chargé de la sélection des candidats.

Il s’en est suivi dix-neuf années de collaboration approfondie.

Comment était-il dans ce rôle auprès du CHEE ?...

C’était un infatigable pédagogue, capable d’inviter à dialoguer librement avec les auditeurs du CHEE les principaux dirigeants politiques et économiques de l’Union européenne, lesquels répondaient volontiers aux sollicitations du Secrétaire général des Affaires européennes qu’il était devenu entretemps. Toujours convivial, Serge n’était pas une grande gueule, mais il savait donner de la voix lorsque la situation l’imposait.

Aujourd’hui, le CHEE s’est imposé, comme en son temps son modèle, l’Institut des Hautes Études de Défense nationale, l’IHEDN, comme centre d’excellence de formation et de réflexion, ouvert aux candidats français et européens, désormais fort de plus de huit cents anciens auditeurs, réunis en une influente association.

Cela, nous le devons en très grande partie à Serge GUILLON, à qui il n’aura hélas pas été donné de fêter les vingt ans d’existence du CHEE l’année prochaine. 

La succession de cet homme honnête et lucide sera lourde à assumer.

Par ma voix aujourd’hui, les équipes d’EURADIO partagent la douleur de Martine, l’épouse de Serge, et de Pascal, leur fils, qui prolonge au Ministère de l’Intérieur la trajectoire exemplaire de ses parents dans la fonction publique.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.