L'édito européen de Quentin Dickinson

Les Petits hommes verts, le retour

Des "Petits hommes verts" — soldats armés sans insigne —stationnés devant le Parlement à Simferopol tandis que d'autres soldats non identifiés prennent le contrôle des positions stratégiques, le 1er mars 2014. Image fournie par Voice of America. Les Petits hommes verts, le retour
Des "Petits hommes verts" — soldats armés sans insigne —stationnés devant le Parlement à Simferopol tandis que d'autres soldats non identifiés prennent le contrôle des positions stratégiques, le 1er mars 2014. Image fournie par Voice of America.

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, vous vous êtes livré pour nous à une enquête sur un incident survenu il y a deux mois…

Le 4 août dernier, vous vous en souviendrez, la vigilance et le sang-froid d’un chauffeur d’autobus permettent la neutralisation d’un drone, lesté d’explosifs, échoué à proximité immédiate d’un avion gros-porteur ukrainien, en cours de déchargement à l’aéroport de LEIPZIG-HALLE, dans l’est de l’Allemagne. Le drone s’était écrasé sur une aile de l’avion, n’avait pas explosé et était tombé au sol. La zone aéroportuaire est bouclée, le site est fermé aux décollages et atterrissages. Un avion-cargo, qui se trouvait en phase d’approche, se détourne, reprend de l’altitude, et percute un second drone, heureusement sans dommages pour l’avion, qui poursuivra son vol vers un aéroport de substitution.

Quel pouvait être l’objectif de cet attentat, apparemment avorté en raison d’une défaillance technique ?...

La cible, c’était clairement le gros-porteur ANTONOV, qui arrivait de France, avec à son bord, un stock considérable de munitions, destiné au transbordement vers sa destination en Ukraine.

Car LEIPZIG est la plaque tournante du pont aérien stratégique de l’OTAN, par où transitent une grande partie des armes et munitions destinées aux forces ukrainiennes.

Fin de l’affaire, donc ?...

Non, car l’incident ne s’arrête pas là. Dix jours après – alors que les médias sont passés à autre chose – voilà qu’on découvre dans un champ à dix kilomètres de l’aéroport et dans l’axe de l’une de ses deux pistes les débris d’un troisième drone, ainsi qu’un relais-émetteur et une antenne-fouet attachés par de la bande adhésive large à un arbre dans un bosquet à proximité.

Tout à côté, l’on tombe sur les traces d’une explosion, comme pour éliminer du matériel compromettant ; des villageois voisins témoigneront avoir entendu une violente déflagration.

Votre avis, Quentin Dickinson ?...

L’ensemble de ces éléments peut donner à penser que l’opération, dont le gouvernement allemand accuse officiellement les services spéciaux russes, devait consister en une attaque bien plus importante contre l’ensemble de l’aéroport – à moins que le tout ait pu avoir pour objectif réel de faire croire à cette éventualité, sans pour autant la réaliser.

Le message du Kremlin à l’opinion allemande (et européenne), ce serait donc : Voyez, vous êtes vulnérables, nous faisons tout ce que nous voulons chez vous.

Et cet incident est tout, sauf isolé…

En effet, car depuis le début de la Guerre d’Ukraine, les provocations, clairement d’origine russes, se multiplient dans l’Union européenne : accidents ferroviaires et autres attentats contre des installations énergétiques et de télécommunications (comme les câbles sous-marins dans la Baltique et en Mer du Nord), survol de drones et de chasseurs-bombardiers militaires, paralysie de systèmes informatiques, et, depuis peu, l’ombre du chantage nucléaire – tout cela est parfaitement conçu et orchestré par le Kremlin.

Vous avez relevé des cas particulièrement significatifs ?...

Deux incidents tout récents témoignent en effet d’une volonté russe d’escalade de la tension : il y a quelques jours, venant de Biélorussie, un groupe de réfugiés a été propulsé en territoire letton par un groupe d’hommes masqués en tenue militaire sans insignes, qui ont menacé de leurs armes les garde-frontières lettons, qui sont cependant parvenus à repousser les intrus au-delà de la frontière. Cela rappelle immanquablement les Petits hommes verts, eux aussi en tenue militaire anonyme, qui, en 2014, avaient infiltré la Crimée pour l’annexer. On les avait revus dans le Donbass par la suite.

D’autre part, peu après, c’est en Mer noire, dans les eaux bulgares et roumaines (donc de pays de l’OTAN) que deux cargos ont été pris pour cible par des drones et missiles russes, et coulés, la totalité des équipages n’ayant pas pu être secourue.

Autre chose ?...

Oui. Plusieurs députés finlandais ont eu la surprise de trouver leur domicile cambriolé…sans qu’on ait emporté quoi que ce soit. Dans un cas, les intrus avaient même déféqué dans une salle de bain. Et aucune revendication.

Ces anonymes intimidations correspondent bien au déroulement de la Zersetzung, le système très au point de guerre psychologique développé par les services spéciaux en Allemagne de l’est…du temps où le KGB y employait un certain Vladimir POUTINE.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.