L'Europe vue de Bruges

« On ne vous laissera pas prendre les médias » : la Tchéquie dans la rue

Manifestation « Touche pas aux médias » sur la place de la Vieille-Ville, le 25 octobre 2026. Vue depuis la tour de l’hôtel de ville. © Skot sous license CC BY-SA 4.0 « On ne vous laissera pas prendre les médias » : la Tchéquie dans la rue
Manifestation « Touche pas aux médias » sur la place de la Vieille-Ville, le 25 octobre 2026. Vue depuis la tour de l’hôtel de ville. © Skot sous license CC BY-SA 4.0

Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.

Sara Kakhi, franco-iranienne, ancienne étudiante en droit et actuellement étudiante dans le programme de politiques et gouvernance européennes au Collège d’Europe à Bruges.

Aujourd'hui, direction Prague. Depuis le printemps, des centaines de milliers de Tchèques descendent dans la rue. Leur slogan ? « On ne vous laissera pas prendre les médias. » Et la mobilisation est loin d'être terminée : le 3 novembre, les salariés de la télévision et de la radio publiques ont prévu de faire grève.

Alors, qu'est-ce qui se passe exactement en Tchéquie ? Pourquoi une question de financement, qui paraît très technique, fait-elle descendre autant de monde dans la rue ? Et surtout, est-ce un cas isolé, ou le signe de quelque chose de plus large en Europe ?

Pour comprendre, il faut d'abord regarder qui gouverne. Depuis les élections de l'an dernier, le Premier ministre s'appelle Andrej Babiš. C'est un milliardaire, à la tête du parti populiste ANO, et sa coalition s'appuie notamment sur un parti d'extrême droite prorusse. Pendant la campagne, Babiš avait fait une promesse simple : supprimer la redevance audiovisuelle. Aujourd'hui, chaque foyer tchèque paie environ 205 couronnes par mois, soit à peu près 8 euros, pour financer la Télévision tchèque et la Radio tchèque. Sur le papier, c’est une bonne nouvelle pour les foyers modestes. En réalité, les conséquences sont bien plus graves.

Quel est l’objet de ce projet de loi ?

Le projet de loi, présenté mi-avril, prévoit de supprimer la redevance et de financer directement les deux médias publics par le budget de l'État. Et au passage, de réduire leurs moyens d'environ 15 %, soit à peu près 1,4 milliard de couronnes en moins chaque année. Le gouvernement se défend : selon lui, il suit simplement une tendance européenne, et l'indépendance éditoriale ne serait pas touchée. Mais pour les journalistes, le problème est évident.

Justement, un budget qui dépend du gouvernement, est-ce la fin de l’indépendance des journalistes ? Que se passera-t-il le jour où la télévision critiquera le gouvernement ?

L'Union européenne de radio-télévision, association de médias publics, rappelle d’ailleurs que le droit européen, avec le règlement sur la liberté des médias, impose un financement “adéquat, durable et prévisible”, qui protège l’indépendance des rédactions. Or, une coupe de 15 % votée dans la précipitation ne va pas dans ce sens.

Quelle a été la réaction de l’opinion publique ?

La société civile manifeste désormais depuis plusieurs mois. Le 21 mars, plus de 200 000 personnes manifestent contre le recul démocratique du pays. Le 22 avril, ce sont des milliers de lycéens et d'étudiants qui défilent dans Prague. Puis le 17 mai, la contestation gagne douze villes à travers le pays. Ce qui frappe, c'est la diversité des manifestants : des jeunes, des retraités, des habitants des régions. Comme le souligne la présidente du syndicat des journalistes tchèques, dans les zones les plus reculées, la radio et la télévision publiques sont parfois les seuls médias qui s'intéressent encore à la vie des gens.

Et puis, le 23 octobre, coup d'accélérateur. À la surprise générale, la coalition met le texte à l'ordre du jour en procédure accélérée, avec des débats prolongés jusque tard dans la nuit et même le samedi à 4h36 du matin, pour contourner l'obstruction de l'opposition.

La réaction est immédiate. Le collectif « Veřejnoprávně », qui rassemble les salariés des médias publics, annonce une grève d'une journée le 3 novembre. Reporters sans frontières, l'Institut international de la presse et une quinzaine d'organisations européennes dénoncent la manœuvre. Les manifestants appellent au retrait du projet de loi et à un débat public.

Et le chef du Parti pirate, Zdeněk Hřib, va jusqu'à comparer Babiš à Viktor Orbán, en l'accusant de prendre la voie d'un régime autoritaire.

Le cas de la Tchèquie est-il isolé ?

Il est important de faire un parallèle. Il convient de mentionner Orbán car la Tchéquie n'est pas un cas isolé. Et cette comparaison n’est pas anodine.

En Hongrie, le gouvernement précédent a souvent été accusé de contrôler les médias. Ce système est tombé en avril dernier, quand Péter Magyar l'a emporté avec une majorité des deux tiers et une participation record. Et puis il y a la Serbie. Le 25 octobre, le mouvement étudiant, né après l'effondrement meurtrier de l'auvent de la gare de Novi Sad en 2024, a battu Aleksandar Vučić aux législatives, après deux ans de manifestations pacifiques.

Et au-delà de la Hongrie et de la Serbie, d’autres mobilisations ont-elles lieu en Europe ?

En effet, ces dernières semaines, partout en Europe, c’est la jeunesse qui descend dans la rue. En France, les lycéens bloquent leurs établissements depuis mi-septembre : ils réclament des profs remplacés, des bâtiments rénovés et une refonte de Parcoursup. En Belgique francophone, les élèves se mobilisent depuis le 1er octobre, de Liège à Bruxelles, pour soutenir leurs enseignants et dénoncer la hausse du minerval. En Italie, ils ont organisé un « No Meloni Day », avec un slogan : « De l’argent pour l’école, pas pour la guerre. »

Les combats ne sont pas les mêmes, mais le fil rouge est là : une génération qui défend les droits fondamentaux et la démocratie.

Alors, qu’adviendra de la télévision tchèque ? Rendez-vous le 3 novembre avec la grève des médias publics pour une durée de 24h, soutenus par de nombreux acteurs tels que des syndicats.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.