Dans leurs chroniques sur euradio, Jeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.
L'AfD, le parti d'extrême droite allemand, ne cesse de progresser dans les sondages, et particulièrement en Allemagne de l'Est. En Saxe-Anhalt, certaines enquêtes lui attribuent désormais plus de 40 % des intentions de vote. Un score qui fait froid dans le dos. Après de très bons résultats aux élections européennes de 2024, aussi bien au niveau national que dans plusieurs régions de l'Est, une question se pose : ce parti pourrait-il un jour prendre les rênes du pouvoir au niveau local en Allemagne ?
Pour en parler, je me tourne vers notre chroniqueuse Jeanette Süss, chercheuse au Comité d'études des relations franco-allemandes, à l'Ifri. Bonjour Jeanette.
Bonjour Laurence
Jeanette, comment expliquer cette dynamique durable dans les Länder de l’ex-RDA, trente-cinq ans après la réunification ?
La progression de l’AfD dans l’Est s’explique d’abord par un sentiment de déclassement qui reste très présent dans une partie de la population en Allemagne de l’Est, et cela malgré les progrès économiques réalisés depuis la réunification. Beaucoup d’électeurs est-allemands considèrent encore que leurs intérêts et leur identité sont insuffisamment représentés par les élites politiques de Berlin. L’AfD a réussi à transformer ce malaise en récit politique structuré autour de la critique de l’immigration, du coût de la transition écologique et d’un rejet des institutions fédérales. Le parti bénéficie également en Allemagne de l’Est d’un enracinement militant plus fort et d’une banalisation sociale plus avancée, qu'à l’Ouest . La guerre en Ukraine, l’inflation et les débats sur l’énergie ont renforcé ce vote protestataire. Enfin, l’effondrement progressif des grands partis traditionnels, notamment du SPD et de Die Linke, a laissé un espace politique considérable à l’AfD.
En Mecklembourg-Poméranie occidentale également, l’AfD arrive désormais en tête dans plusieurs tendances électorales, devant le SPD et la CDU. Est-ce que l’on assiste à une normalisation du vote AfD dans l’Est allemand, y compris dans des régions longtemps dominées par les sociaux-démocrates ?
Oui, on assiste clairement à une normalisation du vote AfD dans une partie de l’Allemagne de l’Est. Le parti n’est plus seulement perçu comme un vote de protestation ponctuel, mais comme une force politique installée et capable d’attirer les voix de toutes les catégories sociales. En Mecklembourg-Poméranie occidentale, cela est particulièrement frappant car le SPD y dispose historiquement d’un ancrage solide. Désormais, l’AfD séduit aussi des électeurs plus jeunes, des ouvriers mais également des indépendants et des classes moyennes inquiètes des transformations économiques. Cette banalisation s’observe aussi dans le débat public local, où la présence du parti choque moins qu’il y a quelques années. Le risque pour les partis traditionnels est que cette dynamique finisse par devenir structurelle et non plus simplement conjoncturelle.
La campagne de l’AfD en Saxe-Anhalt se radicalise fortement autour des questions identitaires, migratoires et culturelles, avec un programme régional particulièrement offensif adopté à Magdebourg. Le parti cherche-t-il désormais à gouverner seul et à déconstruire définitivement le “cordon sanitaire” imposé par les autres partis ?
L’AfD cherche aujourd’hui moins à apparaître comme un simple parti d’opposition que comme une alternative de pouvoir crédible. En Saxe-Anhalt, le programme adopté à Magdebourg marque une radicalisation assumée sur les questions migratoires, identitaires et sociétales. Le parti veut montrer à son électorat qu’il ne cherche plus à se modérer pour entrer dans des coalitions, mais qu'il est capable de gouverner avec une majorité absolue. Cette stratégie vise aussi à accentuer la pression sur la CDU, notamment dans l’Est, où certains élus conservateurs remettent régulièrement en question le maintien du “cordon sanitaire”. En même temps, l’AfD sait qu’une majorité absolue reste difficile à atteindre et que sa capacité à gouverner dépendra aussi de l’évolution des autres partis.
Est-ce que ce front anti-AfD reste politiquement tenable si le parti devient durablement la première force dans plusieurs Länder de l’Est?
Le maintien du cordon sanitaire devient de plus en plus difficile à gérer politiquement, surtout dans les régions où l’AfD dépasse très largement les autres partis. La CDU est particulièrement sous pression car une partie de sa base électorale estime qu’il devient incohérent d’exclure systématiquement le premier parti dans certains Länder. Jusqu’à présent, les directions nationales ont maintenu une ligne très ferme contre toute coopération avec l’AfD, notamment en raison des positions radicales du parti et de la surveillance d’une partie de ses structures par les services de renseignement allemands. Mais plus l’AfD progresse, plus les coalitions alternatives deviennent complexes et fragiles. Cela alimente le discours de victimisation du parti, qui accuse les élites de contourner la volonté du peuple. À moyen terme, cette situation pourrait provoquer des tensions internes importantes au sein de la CDU, notamment entre l’Est et l’Ouest du pays.
Si l’AfD remportait en 2026 son premier Land à l’Est, par exemple en Saxe-Anhalt, quelles pourraient être les répercussions au niveau fédéral ? Est-ce que cela changerait le rapport de force à Berlin, la stratégie de la CDU ou même la manière dont l’Allemagne est perçue par ses partenaires européens ?
Une victoire de l’AfD dans un Land comme la Saxe-Anhalt aurait un impact symbolique majeur pour toute l’Allemagne. Ce serait la première fois depuis 1945 qu’un parti d’extrême droite radicale arriverait au pouvoir régional. Au niveau fédéral, malgré une population restreinte dans les Länder à l’Est, chaque Land a un rôle à jouer au sein du Bundesrat, la chambre des gouvernements régionaux. En outre, un potentiel ministre de l’intérieur AfD aurait normalement accès à des données sensibles de la part du service de renseignement allemand. Il se poserait donc une question de sécurité nationale si jamais ces données étaient transférées à des forces étrangères telles que la Russie ou la Chine. Et enfin, sur le plan de la coopération européenne, nous devrions nous attendre à une repriorisation des projets en cours avec un arrêt total des initiatives autour des sujets pour une démocratie délibérative, les droits des minorités ou bien des sujets écologiques.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.