Pourquoi les médias traversent-ils une crise de financement ? Pour la sociologue Manon Plégat, chercheuse postdoctorale à l’université de Genève, la réponse tient d’abord à leur spécificité économique : ils évoluent sur un "marché à deux versants", vendant un même espace à la fois aux annonceurs et aux lecteurs.
Or ce modèle s’est effondré avec internet. Jusque-là, radio, presse écrite et télévision se partageaient l’attention des publics selon leur support. Le numérique les a tous placés dans le même espace, donc en concurrence. S’y est ajoutée la logique de l’"accès contre données" : les utilisateurs livrent des informations personnelles en échange d’un contenu gratuit. Les annonceurs, eux, peuvent désormais cibler leurs publicités, ce qui a fait chuter le prix des espaces publicitaires. Résultat : les revenus commerciaux ont reculé, tout comme les subventions publiques, dans un contexte de retrait de l’État.
La régulation, estime la chercheuse, a pris du retard. Les aides publiques excluent par exemple les médias qui n’existent qu’en ligne, comme Mediapart, malgré leur rôle dans le pluralisme.
Dans "Financer les médias autrement" (PUF), codirigé avec Gilles Marchand, Manon Plegat défend la philanthropie comme "troisième voie", entre l’État et le marché. Cette position permet de prendre des risques, d’innover et de s’inscrire dans des temporalités différentes. Mais elle échappe aussi aux régulations qui pèsent sur les acteurs traditionnels, avec le risque d’une nouvelle concentration. L’initiative Média Philanthropie documente une quinzaine d’études de cas. Le modèle reste en construction.
Une interview menée par Florent Vautier pour l'émission "Médias : raviver, résister, ré-inventer", le 19 septembre 2026 à l'occasion des Journées européennes du patrimoine.