Toutes les deux semaines sur euradio, retrouvez « Fréquence Europe », la chronique de Radio Judaïca et l’Europe Direct Strasbourg, présentée par Olivier Singer.
La semaine dernière, j’étais en Allemagne. J’ai appelé un ami en France sans même me poser la question du prix.On a tendance à l’oublier mais il y a quelques années, ce simple appel m’aurait coûté très cher. Mais alors, comment en sommes-nous arrivés là ?
Et oui, il y a encore 20 ans, passer un appel depuis un autre pays de l’Union européenne pouvait coûter jusqu’à 5 euros la minute. C’est ce qu’on appelle le “roaming”, ou l’itinérance : les frais supplémentaires facturés lorsqu’on utilise son téléphone à l’étranger. Lorsqu’un abonné européen se trouve dans un autre pays, son téléphone bascule automatiquement sur un réseau local. Son opérateur doit alors payer ce réseau pour utiliser ses infrastructures. C’est ainsi que les opérateurs justifiaient ces surcoûts.
Tous les pays étaient-ils impactés de la même façon ?
Pas vraiment. Quand on vient d’un grand pays, on est finalement moins concerné. Mais dans les petits États ou les régions frontalières, c’est une tout autre réalité. Prenons l’exemple du Luxembourg, coincé entre la Belgique, la France et l’Allemagne. Là-bas, passer d’un pays à l’autre fait partie du quotidien. Résultat : les Luxembourgeois changeaient sans cesse de réseau mobile. Pour beaucoup de citoyens européens, cela devenait un vrai obstacle. On pouvait circuler librement, mais on évitait d’utiliser son téléphone en voyage. Pour la commissaire européenne Viviane Reding, cela allait à l’encontre même de la liberté de circulation. C’est dans ce contexte que la Commission européenne commence à s’emparer du sujet.
Mais Olivier, qui est donc Viviane Reding ?
Viviane Reding est une femme politique luxembourgeoise, ancienne commissaire européenne et eurodéputée. C’est elle qui a porté ce projet pendant plus de 13 ans. Tout part de son expérience personnelle, entre Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg. Elle constate aussi que les opérateurs tirent d’importants bénéfices de ces frais, alors que leurs coûts réels restent relativement faibles. Autrement dit, l’itinérance représentait surtout une source de revenus très rentable. Dès 2004, elle lance des études d’impact et des analyses juridiques. Et deux ans plus tard après des négociations notamment avec les opérateurs téléphoniques, elle présente en 2006 une proposition visant à mettre fin progressivement au roaming.
Et comment a été perçue cette proposition de loi ?
C’est là que les choses se compliquent ! Les opérateurs téléphoniques étaient farouchement opposés au projet. Et beaucoup d’entre eux appartenaient encore en partie aux États. Résultat : plusieurs gouvernements défendaient leurs opérateurs historiques. C’était aussi le cas de la France, qui cherchait à protéger Orange.
Il n’y avait absolument personne de son côté ? Quelle était la position du Parlement européen ?
Si justement. Le Parlement européen soutenait largement cette réforme. Les députés européens recevaient de nombreuses plaintes de citoyens confrontés à des factures exorbitantes. La presse aussi se montrait plutôt favorable au projet.
Donc les États membres sont opposés au projet, mais Viviane Reding peut compter sur le soutien du Parlement et des médias ?
Exactement. Et c’est là dessus qu’elle va jouer. En 2007, Viviane Reding fait un énorme coup de bluff à Hanovre lors du salon consacré aux technologies et aux télécommunications. Viviane Redding prend la parole pendant une conférence de presse et annonce que les ministres des États membres et le Parlement européen ont conclu un accord, ce qui est totalement faux. Mais tout le monde y croit, les journalistes rentrent respectivement dans leur pays et écrivent de nombreux articles à ce sujet en dépeignant les ministres comme des “héros” qui ont pris une grande décision dans l’intérêt des citoyens européens. Ce bluff crée une dynamique politique sans retour en arrière possible.
Et comment cet accord est-t-il mis en œuvre ?
Supprimer totalement les frais d’itinérance du jour au lendemain était impossible. Cela représentait un changement trop brutal qui risquait de fragiliser certaines entreprises du secteur et par ricochet les emplois. L’Union européenne a donc décidé d’avancer progressivement. En 2007, une première mesure impose un plafonnement des prix des appels passés et reçus à l’étranger : les tarifs chutent alors d’environ 60 %. Puis, au fil des années, les coûts des SMS, des appels et de l’internet mobile continuent de diminuer jusqu’à la disparition presque complète des frais de roaming en 2017.
Et aujourd’hui, où en sommes-nous ?
En octobre 2015, le Parlement européen et le Conseil de l’Union ont officiellement adopté la fin des frais d’itinérance dans l’Union européenne. Deux ans plus tard, en 2017, cette mesure entre définitivement en vigueur. Concrètement, un citoyen européen peut désormais appeler, envoyer des SMS ou utiliser internet depuis un autre pays de l’Union européenne sans payer de frais supplémentaires. Il peut utiliser son téléphone exactement comme s’il était dans son pays d’origine.
Donc aujourd’hui, quand je voyage en Europe, je n’ai même plus besoin de penser au prix d’un appel, d’un SMS ou de l’utilisation de mes données mobiles ?
Exactement, mais il reste tout de même quelques points à connaître. Pour internet, la quantité de données utilisables dans un autre pays de l’Union européenne dépend de votre forfait. C’est d’ailleurs pour cela que votre opérateur vous envoie un SMS lorsque vous passez une frontière, afin de vous informer du volume de données dont vous disposez pendant votre voyage. Et attention également à une a utre distinction importante : appeler depuis son pays vers un numéro étranger n’est pas considéré comme du roaming. Il s’agit cette fois d’un appel international, qui peut encore être facturé en supplément selon votre forfait.
Un entretien réalisé par Gentiane Godey