« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Bonjour Fanny ! Alors, la semaine dernière, la Terre décryptait les différentes techniques architecturales et urbanistiques pour réguler la température du bâti. Que nous dit-elle cette semaine ?
Pour aller jusqu’au bout de la réflexion, la Terre nous invite cette semaine à envisager l’adaptation au dérèglement climatique sous le prisme des solutions fondées sur la nature.
C’est-à-dire ? En quoi consistent ces solutions fondées sur la nature ?
Leur nom est relativement transparent : ces solutions visent à s’appuyer sur le fonctionnement de la nature pour faire face à la fois au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Le principe est simple : une nature en bonne santé résiste mieux aux événements climatiques extrêmes. Or, selon la dernière évaluation réalisée par l’Agence européenne pour l’environnement, près de 81% des habitats et 63% des espèces protégés par la Directive Habitats Faune Flore de 1992 sont dans un état de conservation dégradé par l’activité humaine. Il y a donc de quoi faire !
Mais avant d’avoir à restaurer la nature, ne serait-il pas mieux de la préserver en amont ?
Complètement ! Le mieux pour protéger l’environnement et le climat reste de réduire à la source les pollutions et les activités humaines destructrices. Mais face au constat que nos activités passées ont déjà des conséquences irréversibles sur l’environnement, l’adaptation est vitale. Comme nous avons pu le voir au fil des semaines, il y a plusieurs façons de l’envisager : sous le prisme de solutions technologiques comme la climatisation, d’un changement plus structurel de nos modes de vie ou encore d’une action à la source via la restauration des services écosystémiques. La complexité du dérèglement climatique, c’est qu’il se heurte à notre vision humaine court-termiste et à la difficulté que nous avons à penser les interactions et les chaînes de causalité d’un problème. Quand nous avons chaud, nous pensons avant tout à nous rafraîchir rapidement. Mais si nous avions anticipé sur le long terme en modifiant le bâti et en végétalisant, nous n’aurions probablement pas été aussi touchés par la chaleur.
Si je comprends bien, c’est tout l’intérêt des solutions fondées sur la nature : envisager le dérèglement climatique dans une perspective globale et collaborer avec l’environnement pour améliorer sa santé et la nôtre.
L’idée derrière ces solutions, c’est qu’une nature en bon état fournit des services écosystémiques de qualité aux sociétés humaines et au vivant. Par exemple, une zone humide agit comme une éponge : elle filtre l’eau et atténue inondations et sécheresses. Ce qui est quand même très pratique : l’homme n’aurait même pas besoin de construire de digues ou de mégabassines s’il laissait la nature faire et envisageait de produire de manière moins intensive.
Cela semble très sensé et même probablement plus rentable économiquement.
Les solutions fondées sur la nature sont souvent moins coûteuses que de grands aménagements en dur. De la même manière, plutôt que d’ériger une digue contre l’érosion côtière, il est possible de planter des végétaux pour stabiliser les dunes. Au lieu de lutter contre des incendies dévastateurs dans les monocultures de pins, il est possible de diversifier les essences plantées et de les choisir en fonction de leur résistance climatique pour renforcer la résilience de nos forêts. Dans les villes, cela passe par la végétalisation des rues, des toits, des façades ou des cours d’école, et par la désimperméabilisation des sols.
Ces solutions sont très intéressantes mais tiennent-elles réellement leurs promesses ?
Pour qu’elles fonctionnent, il est essentiel d’étudier soigneusement les spécificités et les enjeux de chaque territoire. Végétaliser une ville rafraîchit, filtre l’air et créé des refuges pour la biodiversité. Mais planter pour planter n’est d’aucune utilité si les arbres ne survivent pas. C’est exactement ce qu’il s’est produit à Berlin, où les plantations dépérissent en été. Il faut savoir qu’au-delà de 35°C, certaines essences d’arbres sont, comme nous, fragilisées par la chaleur. Alors si un jeune arbre vit au milieu d’un bloc de béton avec un espace racinaire restreint, peu de congénères pour lui tenir compagnie et peu d’eau, ce n’est pas très étonnant qu’il finisse par mourir. Comme dans tout projet, la végétalisation requiert une certaine connaissance du vivant. D’où l’intérêt de mettre à disposition des collectivités territoriales et des porteurs de projets des sources d’information fiables et documentées, comme le Centre de ressources pour l’adaptation au changement climatique.
Et qu’en est-il de l’acceptabilité sociale de ces solutions ?
Avec le financement, c’est là le nerf de la guerre. Le regard que nous portons sur la nature n’est pas neutre : une forêt laissée en libre évolution peut être considérée comme sale ou négligée. Réussir une solution fondée sur la nature, c’est donc également déconstruire les idées préconçues et faire preuve d’une pédagogie dont nous avons grand besoin.
Merci beaucoup Fanny Gelin. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.