Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Dans le conflit au Proche-Orient, l’inconnue qui concentre l’attention du moment, c’est le blocage par les Iraniens du Détroit d’Ormouz, Quentin Dickinson – et c’est là que vous nous emmenez cette semaine…
Le Détroit d’Ormouz, l’un des points de passage majeurs pour le commerce mondial et verrou du Golfe arabo-persique – ce constat n’est ni surprenant, ni nouveau.
Tenez, pour commencer, une citation ; celui qui s’exprime est un amiral britannique qui précise sa position : « A l’est, le Golfe d’Oman ; à l’ouest, le Golfe persique ; au nord, le Détroit d’Ormouz et le Makran ». Cerné ? Non, car l’assaut amphibie ennemi du réduit fortifié échoue, en raison du grand nombre de mines en tout genre que la Royal Navy avait pris le soin de mouiller préventivement alentour.
Cette référence – certains l’auront reconnue – est tiré du tome II d’une aventure de BLAKE et MORTIMER, une bande dessinée intitulée Le Secret de l’Espadon… parue en 1954.
Et, soixante-douze ans après – et dans la vraie vie – le rôle des mines marines est toujours resté d’actualité dans le contrôle du Détroit d’Ormouz.
Comment cela, Quentin Dickinson ?...
C’est que larguer des mines, c’est facile, rapide, et pas cher, quel qu’en soit le type : dérivante en surface, ou fixée au fond de l’eau, ou encore retenue par un câble entre deux eaux.
Différents systèmes de déclenchement sont mis en œuvre : aimanté, agissant au contact de la coque, ou détectant le remous des hélices, proches de la surface des flots. Des versions moins anciennes peuvent être programmées pour reconnaître la cavitation des hélices, véritable signature d’un navire, en particulier d’un sous-marin. La mise à feu peut aussi être activée à distance par un opérateur. Tout cela a fait ses preuves et reste plutôt rustique.
Mais le problème n’est pas là.
En quoi consiste-t-il, alors ?...
C’est qu’une fois le conflit terminé, il faut d’urgence déminer les secteurs saturés, et ce travail est autrement plus complexe que le déminage à terre.
Curieusement, depuis plus de vingt ans, les états-majors se sont désintéressés de cette activité, les Américains les premiers : avec un retard d’une quinzaine d’années, ils ont équipé quelques corvettes de matériel détecteur de mines, mais ce bricolage n’est pas vraiment connu pour son efficacité. Aucune de ces unités n’est actuellement en route vers le Proche-Orient.
Au sein de l’OTAN, le déminage est partagé entre deux flottilles intégrées (fortes de huit chasseurs ou dragueurs de mines en tout). Faiblement armées, ces unités ne peuvent être déployées tant que les combats se poursuivent.
Depuis peu, des essais sont en cours d’évaluation à l’aide de drones – mais il semblerait que cette technique n’en permettrait pas encore le déploiement, en tout cas pas au Détroit d’Ormouz en pleine guerre.
C’est aussi que le déminage, pourtant indispensable, est tenu pour peu prestigieux ; dans les écoles navales où se forment les futurs officiers, on entend souvent des échanges du genre : « Si tu veux finir amiral, choisis les sous-marins – et surtout pas le déminage ! ».
Mais comment Donald TRUMP peut-il signifier un ultimatum de quelques jours seulement aux Iraniens pour rendre le détroit à la libre navigation ?...
Bonne question, car si, comme les services de renseignement le pensent, les Iraniens ont d’ores et déjà miné le détroit, en dehors du couloir qu’ils imposent aux navires marchands, déminer ne se fera pas en claquant des doigts. On rappellera le précédent du blocage par l’Égypte du Canal de Suez pendant sept ans, à l’issue desquels il fallut plus d’une année à une importante flottille internationale spécialisée pour rendre le Canal à la navigation ; c’était en 1975.
Dix ans après, au cours de la guerre entre Irakiens et Iraniens, ceux-ci n’avaient pas hésité à miner l’ensemble de leur littoral le long du Golfe arabo-persique.
Mais, dans l’avenir immédiat, une nouvelle préoccupation apparaît, dans le sud-ouest de la péninsule arabe.
A quoi pensez-vous ?...
C’est qu’au Yémen, les rebelles houthis, comme le Hamas et le Hezbollah financés et armés par les Iraniens, ont commencé à lancer des missiles en direction d’Israël.
Mais prenez une carte : les Houthis font face au Détroit de Bab-el-Mandeb, à la sortie sud de la Mer rouge. S’ils s’avisaient à leur tour de le miner, le Canal de Suez s’en trouverait bloqué, ce qui provoquerait un bouleversement du commerce mondial bien plus important que celui dû à l’indisponibilité actuelle du Détroit d’ORMOUZ. Pour mémoire, les trois-quarts des exportations de l’Union européenne transitent par le Canal de Suez.
Il n’est pas certain que le Président TRUMP ait envisagé cette éventualité.
Et, pour ceux qui n’auraient pas sous la main un exemplaire du Secret de l’Espadon, sachez qu’après moultes péripéties, ce récit se termine bien : l’État autoritaire, dont le dictateur avait entrepris de conquérir le monde, perd la partie, les pays démocratiques finissent par l’emporter – et le monde est sauvé.
Mais ce n’était que de la fiction.
Dommage.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.